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27 septembre: et si la Suisse cessait d’être la Suisse?


Le 27 septembre prochain, les Suisses devront se prononcer sur l’initiative «Sauvegarder la neutralité suisse». Derrière une votation qui pourrait sembler technique se cache une question autrement plus grave: que reste-t-il de cette neutralité qui, pendant plus de deux siècles, a permis à un petit pays au cœur de l’Europe de ne pas choisir de camp et de parler à tout le monde? Depuis quand cette vertu prend-elle du plomb dans l'aile?

Pour en parler, j’ai réuni trois personnalités particulièrement qualifiée pour nous aider à y voir clair, Guy Mettan, François Meylan et Michelle Cailler.



L'heure est grave: le 27 septembre, les Suisses devront décider s’ils souhaitent inscrire plus précisément dans leur Constitution le principe d’une neutralité permanente et armée, renoncer à adhérer à toute alliance militaire, sauf en cas d’attaque directe contre la Suisse, et limiter fortement la possibilité pour notre pays de reprendre des sanctions contre des États belligérants lorsqu’elles n’ont pas été décidées par l’ONU.


La neutralité, je l’ai vue à l’œuvre

La neutralité suisse n’est pas qu’un concept juridique. Pour avoir travaillé plusieurs années dans l’humanitaire, auprès de la Coopération suisse (DFAE) et du CICR, j’ai vu à quel point elle pouvait devenir une protection très concrète. Sur un terrain de guerre, la neutralité cesse brusquement d’être une jolie idée. Elle devient un sauf-conduit visible et invisible.


Elle permet de franchir une ligne de front, de rencontrer un commandant aujourd’hui et son ennemi demain, d’entrer dans une prison pour améliorer le traitement des détenus, de négocier un passage, de chercher des disparus, de réunir des familles séparées par la guerre, de parler à ceux que le reste du monde ne veut plus entendre. Elle ne signifie ni approuver, ni excuser, ni fermer les yeux. Elle signifie simplement "je dois pouvoir venir jusqu’à toi sans que tu me considères comme l’alliée de ton ennemi." Et parfois, cela sauve des vies. J'en ai été témoin.


22 février, le point de bascule Pour les défenseurs de l’initiative, la guerre en Ukraine a agi comme un électrochoc. En février 2022, la Suisse décide de reprendre largement les sanctions de l’Union européenne contre la Russie. Le droit actuel le permet: hors sanctions décidées par l’ONU, le Conseil fédéral peut décider au cas par cas de reprendre celles de l’UE, de l’OSCE ou de partenaires commerciaux importants. Peut-on sanctionner l’un des deux belligérants et espérer que celui-ci continue à vous considérer comme un intermédiaire impartial?


La question ne consiste pas à savoir si l’on approuve ou condamne l’invasion de l’Ukraine. On peut porter un jugement moral, politique ou juridique extrêmement sévère sur une guerre tout en se demandant si la fonction particulière de la Suisse n’est pas justement de conserver un canal ouvert avec celui que plus personne ne veut fréquenter.


Car à quoi sert un médiateur qui ne peut plus parler qu’aux gens avec lesquels il est d’accord? Pendant des décennies, la neutralité a permis à la Suisse de jouer un rôle diplomatique sans commune mesure avec sa taille. Parce qu’elle n’appartenait à aucun bloc, elle pouvait construire des ponts là où les autres ne se parlaient plus. Genève a ainsi accueilli les accords mettant fin à la guerre d’Indochine en 1954, le sommet Reagan-Gorbatchev de 1985 ou encore la rencontre Biden-Poutine de 2021. La Suisse a également accompagné plus de 30 processus de paix dans une vingtaine de pays, du Népal à la Colombie en passant par le Soudan et le Mozambique.


Son rôle de puissance protectrice est tout aussi emblématique: elle a représenté pendant plus d’un demi-siècle les intérêts américains à Cuba et représente depuis 1980 ceux des États-Unis en Iran, maintenant un canal diplomatique même lorsque les deux pays ne se parlent plus directement.


Une initiative pour protéger le peuple suisse de l'incompétence de ses dirigeants? C’est peut-être l’un des arguments les plus dérangeants du OUI: inscrire la neutralité dans la Constitution, ce serait empêcher qu’une poignée de responsables politiques puissent, au gré des gouvernements, des pressions internationales, des lobbys ou de leurs propres convictions, entraîner progressivement le pays dans un camp, voire même dans la la guerre.


Le problème des liens d’intérêts au Parlement n’est pas imaginaire: la Suisse débat depuis des années du manque de transparence du lobbying et des nombreux mandats extraparlementaires de ses élus. Les influences étrangères ne sont elles aussi pas qu’une abstraction: le Groupe parlementaire Suisse–Israël entretient des contacts réguliers avec la Knesset et intervient activement sur la politique suisse au Proche-Orient. Son président déclarait même en 2022 vouloir travailler avec son homologue israélienne pour influencer les votes de la Suisse dans les organisations internationales concernant Israël.


Une activité parfaitement légale et publique, certes, mais qui pose une question intéressante lorsqu’on parle de neutralité: jusqu’où un élu suisse peut-il promouvoir les positions d’un État étranger sans brouiller la frontière entre amitié parlementaire et défense des intérêts de cet État? Autre exemple, dans un différent registre, mais néanmoins au coeur de l'actualité: après neuf années passées à travailler pour la coopération suisse à Gaza, Jaser Abu Mousa a perdu son épouse et deux de ses enfants dans une frappe israélienne, avant de se voir refuser un visa humanitaire pour la Suisse. Après avoir vécu confinés dans un camp de réfugiés à Abu Dhabi, où deux de ses enfants survivants ont été soignés pour leurs blessures, ils restent donc sans véritable sécurité ni perspective durable. Face à une décision aussi difficile à comprendre, je ne peux m’empêcher de me demander si le climat politique entretenu notamment par le Groupe parlementaire Suisse–Israël a pu peser, directement ou indirectement, sur cette décision...

Berne au pas de l’OTAN? Dans le même temps, le Conseil fédéral assume désormais une coopération plus étroite et institutionnalisée avec l’OTAN, notamment pour accroître la coopération militaire de l’armée suisse. À ce titre, l’achat des F-35 américains pose clairement la question de notre autonomie stratégique: Berne reconnaît une dépendance à l’étranger pour certaines technologies et pièces. Ainsi, les pièces détachées du F-35 fonctionnent en grande partie selon un système international de mise en commun dont l'approvisionnement et la maintenance sont placés sous la responsabilité du Département américain de la Défense.


De plus, en mars 2025, plusieurs parlementaires suisses ont précisément interrogé le Conseil fédéral sur le fait que «le gouvernement américain contrôle les mises à jour des logiciels nécessaires à l'exploitation des avions de chasse».


Dès lors, la vraie question posée par l’initiative n’est-elle pas celle-ci: la neutralité doit-elle dépendre de la sagesse des dirigeants du moment, ou être suffisamment verrouillée par la Constitution pour leur survivre? En effet, ces dernières années, le bon sens et la capacité de discernement de nos dirigeants ont été sérieusement mis à l’épreuve dans la conduite du pays. Du Covid à l'Ukraine, en passant par les restrictions touchant la liberté d'expression ou l'éviction de voix discordantes comme le colonel Jacques Baud, certains citoyens estiment qu'il serait imprudent de laisser des questions aussi fondamentales que la neutralité dépendre uniquement de la vision et des choix des gouvernements successifs.


Enfin, la Suisse a-t-elle encore les moyens matériels de cette indépendance, alors qu’elle dépend largement de l’étranger pour son énergie, ses technologies, ses équipements militaires et ses chaînes d’approvisionnement?


Pour en débattre, j’ai réuni trois voix particulièrement légitimes sur la question: Guy Mettan, journaliste, essayiste et premier vice-président du Grand Conseil genevois; François Meylan, ancien militaire et officier de renseignement des Forces aériennes suisses; et Michelle Cailler, juriste spécialisée notamment dans les questions de souveraineté, d’ordre constitutionnel et de neutralité, fondatrice de l'ONG Themisia Gioia.


Dans une époque où chacun semble sommé de choisir son camp, notre vieille neutralité est-elle devenue une anomalie dépassée ou, au contraire, une fonction plus précieuse que jamais? Le 27 septembre, nous ne voterons peut-être pas seulement sur un article de Constitution. Nous déciderons aussi de la manière dont la Suisse entend continuer d’être la Suisse.

7 commentaires

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B2B
il y a 6 jours
Noté 3 étoiles sur 5.

cette initiative qui touche les fondements de notre pays est un véritable acte de guerre. Elle devrait être déclarée irrecevable! Il existe des lois pour le commerce il ne faut pas tout mélanger ! entreprises privées, constitution, pays, sécurité, et je ne sais quoi encore! C est une honte pour notre pays qu il n y ait personne pour faire respecter notre état de droit!

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Invité
il y a 7 jours
Noté 5 étoiles sur 5.

Merci à Michelle Cailler, François Meylan et Guy Mettan pour cet entretien qui a dépassé les 7000 vues et dont les commentaires de la vidéo sont étonnemment 100% bienveillants. Je n'ai eu à supprimer aucune insulte! Merci à la communauté de Planète Vagabonde pour le caractère respectueux de ses commentaires, de ses critiques et remarques.

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Invité
28 août
Noté 5 étoiles sur 5.

Déjà un gros like pour votre texte qui présente les grands sujets de réflexion avant que je prenne le temps d’écouter le débat. Merci Alexandrine 🙏🏻

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Pierre-Olivier Fragniere
28 août
Noté 5 étoiles sur 5.

si l’initiative populaire “sauvegarder la neutralité suisse “ est acceptée, la Suisse ne pourra toujours pas vendre d’armes à des pays en guerre.

L'acceptation de ce texte constitutionnel ne permettrait en aucun cas de contourner la Loi fédérale sur le matériel de guerre (LFMG). Au contraire, elle viendrait figer juridiquement des interdictions strictes.

L'objectif des initiants est d'empêcher la Suisse de participer à des sanctions économiques ou à des alliances militaires (comme l'OTAN). La livraison ou la vente d'armes à des pays en conflit armé est précisément ce que le droit de la neutralité proscrit le plus strictement. Inscrire la neutralité stricte dans la Constitution confirme et verrouille cette interdiction au niveau juridique suprême

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joel.sutter
27 août

Ce qui me chagrine, si on lit entre les lignes ce que propose l’initiative , c’est de retourner à l’état de la «neutralité armée» qui était en vigueur pendant la 2e guerre mondiale:

C’est à dire que l’industrie pourrait commercer librement avec n’importe quel belligérant, à l’instar de ce qui s’était passé avec Oerlikon-Burhle qui avait vendu des armes des 2 cotés.

Aujourd’hui, ce sera vendre des armes et munitions aux Russes et aux Ukrainiens…


D’autant plus que la Suisse est déjà neutre, même si certaines prises de positions (ou certaines absence de prise de positions) peuvent créer le doute.

Elle est la gardienne des Conventions de Genève et le CICR y a son siège, n’oublions pas.


C’est pour ça…

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