top of page

Le katéchon: la peur qui retient le monde

L'eschatologie, la pensée de la fin des temps, n'a jamais été aussi présente dans l'espace public. Le mot circule partout. Ce qui ne circule pas, c'est l'explication de la logique psychologique qui nous y rend si vulnérables: alerte climatique, effondrement démocratique, guerre de civilisations... Derrière chacune de ces formes se cache le même mécanisme, vieux de deux mille ans, que cet article tente de mettre à nu. Il s'appelle le katéchon. Nous ne le subissons pas de l'extérieur; il opère depuis l'intérieur de notre propre psychologie. Nous en sommes l'artisan. Par Matthias Faeh, consultant en géopolitique et expert en solutions IA personnalisées


Pendant quelques années, j'ai été collapsologiste. Pas de façon militante, plutôt une conviction de fond, construite lecture après lecture. Je lisais Jean-Marc Jancovici sur les limites thermodynamiques de notre système énergétique, Pablo Servigne sur l'effondrement systémique. C'était sérieux, sourcé, argumenté. Et quelque part, ça se tenait.

Servigne décrit cinq étapes : de l'étude des signes avant-coureurs jusqu'à la «collapsosophie», l'invention de nouveaux récits pour l'après. J'ai traversé ces cinq étapes. Jusqu'au bout. La conviction de l'effondrement probable du monde occidental est toujours là, intégrée, pas effacée.[1]


Ce que j'ai compris en mars 2020, pendant les premiers jours de la pandémie, c'est autre chose. Pas que l'effondrement n'existe pas, mais que la peur de l'effondrement avait pris une place distincte de l'analyse de l'effondrement. Des projets concrets, réalisables, restaient dans un tiroir depuis des années. Pourquoi commencer quelque chose de long si tout allait s'effondrer de toute façon ? Voir le mécanisme ne l'a pas dissous. Mais ça m'a rendu la main sur mes décisions.


Et c'est là que j'ai commencé à reconnaître cette structure ailleurs. Dans les discours des États qui justifient leurs guerres. Dans les institutions qui légitiment leur permanence, dans les empires qui frappent pendant les négociations de paix.

C'est en cherchant à comprendre ce que j'avais vécu que j'ai mis un nom sur ce mécanisme. Il s'appelle le katéchon [ka-té-kon] et beaucoup de représentants de la dissidence anti-covid, qu'ils soient des opposants au système ou des "quanonistes" (Q), des lanceurs d'alerte dans les médias alternatif ssensationnalistes, se prennent encore les pieds dans ce tapis envoûtant. Je ne les blâme pas, j'ai été le premier à me laisser prendre par cet égrègore.


L'énigme, un nom manquant depuis deux mille ans

Il y a dans une lettre de Paul un passage qui ne ressemble à rien d'autre dans toute la littérature théologique. Court, dense, et délibérément opaque: «Vous savez ce qui le retient, afin qu'il ne soit révélé qu'en son temps. Car le mystère de l'iniquité est déjà à l'œuvre, il faut seulement que celui qui retient soit ôté du milieu.»

Le mot grec est katéchon, celui qui retient, ce qui fait obstacle. Paul parle d'une force qui retarde la venue de l'Antéchrist et donc la fin des temps. Une force que ses lecteurs connaissent, dit-il. Une force qu'il ne nomme pas.[2]


Ce silence mérite qu'on s'y arrête. Un nom fixe permet la vérification et la contestation. Une force que l'on ne nomme pas reste ouverte, disponible pour être endossée par n'importe quelle autorité qui voudra s'en emparer. L'Empire romain l'a fait. L'Église catholique l'a fait pendant quinze siècles. Et d'autres après eux.

Paul était-il sincère? Construisait-il délibérément un outil rhétorique? Les deux lectures coexistent, et leur coexistence dit quelque chose d'important: ce concept fonctionne indépendamment des intentions de celui qui l'utilise. C'est une structure, pas un programme.


Au XXe siècle, deux penseurs l'ont réactivé de façon décisive: Carl Schmitt en a fait la légitimation de la puissance souveraine; René Girard y a vu le mécanisme du bouc émissaire, la violence ritualisée qui canalise l'agressivité collective et rétablit temporairement l'ordre social. J'utilise le katéchon à l'inverse de Schmitt: non pas pour légitimer le pouvoir qui s'en réclame, mais pour démonter le mécanisme qu'il utilise.[3]



Comment ça fonctionne ?

Oublions provisoirement la théologie. Regardons la structure à l'état pur, comme on regarderait le mécanisme d'une serrure après en avoir retiré le boîtier.

Il y a un ordre présent, imparfait, contraignant, souvent insatisfaisant. Il y a un chaos terminal, l'effondrement, la catastrophe, la fin, quelque chose d'innommé mais ressenti comme imminent. Et entre les deux, il y a le katéchon, la force, l'institution, le dirigeant, qui se positionne comme le seul rempart.


La proposition qui en découle est d'une simplicité redoutable: Tu n'aimes pas ce qui existe. Mais sans moi, tu auras le pire. Choisis.

Ce n'est pas un argument, c'est une cage parfaitement logique qui se referme sur nous et voici les quatre serrures qui la ferment:


La menace délibérément floue

Le chaos terminal n'est jamais précisément décrit, et ce n'est pas un oubli. Une menace précise peut être évaluée, vérifiée, contestée. Une menace vague est imperméable à toute réfutation: elle habite l'imagination, pas la réalité vérifiable. «Si on touche au système de retraites, c'est l'effondrement . «Si ce candidat gagne, c'est la fin de la démocratie.» Aucun de ces énoncés n'est vérifiable, et c'est précisément pourquoi ils fonctionnent.


Le monopole du frein

Le katéchon ne dit pas seulement «le chaos arrive». Il dit «je suis le seul à le retenir». Toute alternative est automatiquement qualifiée comme accélérateur du chaos. Ce mécanisme produit quelque chose de plus stable que l'obéissance: la résignation active. Même celui qui déteste le système finit par le défendre, parce que l'alternative lui semble pire. L'autocensure se prend souvent pour de la sagesse.


La dette infinie

Chaque jour sans catastrophe est présenté comme une victoire du katéchon. Plus rien ne se passe, plus il semble indispensable. Les maîtres du katéchon disent: «Vous ne voyez pas le danger ? C'est précisément parce que je l'ai écarté.» Aucune observation du réel ne peut contredire cette proposition, c'est la signature d'un dispositif mature: il s'auto-valide indépendamment de ce qui arrive. Et la dette ne stagne pas. Elle s'accumule. Chaque jour qui passe sans catastrophe ajoute une couche supplémentaire à ce qu'on lui doit.


Le report indéfini

La catastrophe est imminente mais repoussée, certaine mais différée. Trop loin: la cible se désintéresse. Trop proche: elle panique et échappe au contrôle. Juste à portée de vue, toujours à la même distance: elle reste mobilisée, disciplinée, dépendante. C'est le calibrage de la peur comme technique de gouvernement.


L'effet combiné de ces quatre mécanismes produit la résignation active. Vous êtes insatisfait de l'ordre présent, mais vous travaillez à le défendre. Vous voyez les problèmes, mais vous combattez ceux qui veulent les résoudre. Vous sentez confusément que quelque chose cloche, mais vous n'arrivez pas à mettre le doigt dessus.

Et quand la menace commence à perdre de sa crédibilité, le dispositif a sa réponse: il fabrique du chaos réel pour se légitimer à nouveau. Un système prêt à produire la catastrophe qu'il prétend prévenir n'est plus un rempart. C'est une machine à détruire dotée d'un discours de protection. Nous y reviendrons le 28 février 2026 (ci-dessous).


Pourquoi ça prend?

Tout cela serait rassurant si ça ne fonctionnait qu'avec des gens peu informés. Mais ce n'est pas ce que les données montrent. La vulnérabilité à ce dispositif n'est pas une faiblesse intellectuelle, c'est une caractéristique structurelle de la psyché humaine. Pourquoi autant d'êtres humains, à travers toutes les cultures et toutes les époques, sont-ils attirés par l'idée de la fin des temps? Pourquoi cette double attraction-répulsion simultanée est-elle si présente? Peut-être parce que l'eschatologie n'est pas d'abord une peur mais un désir déguisé en peur.


Jung, projection de la mort individuelle

Pour Jung, les grandes images eschatologiques, l'Apocalypse, l'effondrement, le Jugement dernier, ne sont pas des prédictions sur le monde extérieur. Ce sont des archétypes, des structures psychiques universelles qui expriment des dynamiques intérieures que l'individu ne peut pas affronter directement.[4]


L'eschatologie est une projection à l'échelle cosmique de la mort individuelle. Chaque être humain sait qu'il va mourir. Cette connaissance est insupportable à porter seul. La projeter sur le monde entier (ce n'est pas moi qui finis, c'est tout qui finit) est une façon de diluer une angoisse qui autrement resterait solitaire et sans réponse.


Mais l'attrait pour la fin contient toujours un désir de renaissance. L'Apocalypse n'est jamais seulement destruction, elle est suivie d'un monde nouveau, purifié, juste. Ce n'est pas la fin qu'on désire vraiment. C'est la table rase. Et la table rase est l'aveu psychologique le plus honnête de notre époque: le monde tel qu'il est nous pèse tellement que nous fantasmons sa destruction plutôt que sa transformation progressive tout naturellement. La transformation demande du compromis interminable, alors que l'Apocalypse règle tout d'un coup. C'est pratique.


Ernest Becker, toute culture est un déni de la mort

Ernest Becker, dans The Denial of Death (Prix Pulitzer 1974), produit la synthèse la plus radicale. Sa thèse tient en une phrase: toute la culture humaine est un mécanisme élaboré de déni de la mort.[5]

L'être humain est le seul animal qui sait qu'il va mourir. Cette conscience crée une terreur de fond permanente, ingérable directement. Pour fonctionner, le psychisme développe des projets d'immortalité, nations, religions, idéologies, œuvres, enfants, quelque chose qui continuera après soi. L'identité culturelle est fondamentalement une stratégie de survie symbolique.


L'implication est vertigineuse: quand ce tampon culturel est menacé, quand la civilisation vacille ou que les valeurs sont contestées, la terreur de la mort remonte directement à la surface. Et la réponse spontanée n'est pas de construire patiemment un nouveau cadre. C'est de radicaliser l'ancien, le rendre absolu, désigner des ennemis, chercher la confrontation définitive. Détruire l'autre, c'est protéger son propre tampon contre la mort.


La Terror Management Theory (TMT), la vérification expérimentale

Dans les années 1980, trois psychologues américains, Greenberg, Solomon et Pyszczynski, ont testé empiriquement les intuitions de Becker. Le principe est simple: rappeler subtilement à des sujets leur propre mort, une question anodine sur ce qu'ils ressentiraient en mourant, et observer ce qui change. Et c'est systématique: les gens deviennent plus hostiles envers ceux qui menacent leur vision du monde, plus attirés par les leaders charismatiques qui promettent grandeur et protection, plus sévères envers ceux qui dévient de la norme.[6]


La mort rappelée produit du tribalisme, de l'autoritarisme et du manichéisme. Ce n'est pas une métaphore, c'est un résultat de laboratoire, reproduit des centaines de fois dans des contextes culturels différents. Maintenir une population dans la conscience permanente d'une fin possible, c'est maintenir activée cette machinerie psychologique en mode perpétuel.

La collapsologie m'a attiré non pas parce que je manquais d'esprit critique, mais précisément parce que j'en savais assez pour sentir la fragilité réelle du système dans lequel je vivais. C'est un raisonnement juste qui rencontre une peur très ancienne, et qui se laisse coloniser par elle. C'est ce carburant psychologique que le katéchon exploite.


Cette machinerie psychologique, on la voit à l'œuvre différemment selon qu'on regarde Washington ou Bruxelles. Même époque, même dispositif, mais deux stades très différents du même effondrement.


L'Empire américain, la panique de celui qui tient encore

La suprématie unipolaire américaine a une date de naissance précise: 1991, dissolution de l'URSS. Et une fin progressive qu'on peut situer entre 2008 et aujourd'hui. Trente ans. Un cycle historique remarquablement court pour un empire qui se croyait définitif.

Ce qui rend la situation américaine si particulière, c'est que c'est un empire qui a conscience de sa fin de son vivant. Qui voit le sol se dérober sans être encore tombé. Les élites américaines débattent publiquement de leur propre déclin depuis quinze ans. On ne débat pas de son déclin quand on est confiant. On le nie ou on ne le voit pas.


Cette conscience produit une arrogance extrême terminale, une surenchère désespérée pour repousser l'inévitable. Les symptômes sont lisibles: une série d'ennemis existentiels renouvelés en accéléré depuis 2001, Al-Qaïda, puis l'Axe du Mal, puis la Russie, puis la Chine, puis l'Iran. Un katéchon solide n'a pas besoin de changer d'ennemi tous les dix ans. Une guerre civile froide intérieure où les deux camps s'accusent mutuellement d'être l'Antéchrist. Une dette abyssale maintenue par la seule force du privilège du dollar, lui-même un katéchon financier, repoussant indéfiniment une contrainte budgétaire qui s'appliquerait à n'importe quel autre État.


On peut lire tout cela comme les signes d'un empire qui a perdu le contrôle du calibrage. Le dispositif exige une menace maintenue à bonne distance, ni trop proche, ni trop loin. Mais à force d'accélérer, de brûler un ennemi après l'autre, il consomme son propre combustible. Et un feu qui brûle trop fort finit par éclairer ce qu'il était censé dissimuler: le mécanisme lui-même.


L'Europe, la paralysie de celui qui a déjà perdu

L'Europe est dans une position radicalement différente. Elle ne pressent pas son déclin: elle l'a vécu. Entre 1914 et 1945, dans ce qu'on peut lire comme une seule guerre civile européenne à l'échelle planétaire, l'Europe a perdu la suprématie mondiale qu'elle avait construite en cinq siècles. Sauf qu'elle ne s'est pas raconté cette histoire-là, mais une version plus alléchante pour son "ego": le choix volontaire vers la paix, la coopération, le modèle social. La construction européenne comme dépassement conscient de la puissance, pas comme réponse à son effondrement, et à la tutelle américaine qui s'est imposée dans la foulée. Ce récit est sincère dans sa dimension normative. Il est aussi, en partie, un récit de déni.


La conséquence concrète: l'Europe continue de se percevoir comme acteur normatif mondial, droits de l'homme, droit international, multilatéralisme, au moment précis où le reste du monde comprend qu'il ne s'agissait que d'une image artificielle. C'est la puissance fantôme: on projette l'ombre d'une stature qu'on n'a pas. En cela, l'Union européenne joue le katéchon face à ses propres citoyens. Le récit de la paix perpétuelle, de la coopération vertueuse, ce récit n'est pas seulement une belle histoire. C'est un frein actif à la prise de conscience de sa propre impuissance. Mais la guerre est déjà là. Et avec elle, le katéchon européen s'effondre, le récit de la paix perpétuelle ne retient plus rien du tout. Ce qui reste, c'est le vide: plus de vision, plus de projet. Alors l'Europe fait ce que font tous les systèmes quand leur katéchon cède, elle se cramponne aux débris.


La délégation de sa sécurité aux États-Unis via l'OTAN, rationnelle en 1949, a produit un effet secondaire qu'on mesure aujourd'hui: l'Europe a cessé de penser sa propre souveraineté. La question «qui nous protège?» avait une réponse simple depuis quatre-vingts ans. Celle-ci a atrophié la capacité à poser la question autrement. La Suisse n'échappe pas à ce diagnostic, sa neutralité, historiquement précieuse, se retrouve fragilisée: tant que le récit de la paix tient, on n'a pas à répondre à la seule question qui compte: quel projet commun l'Europe est-elle encore capable de défendre par elle-même?


Le 28 février 2026, le dispositif en action

Regardons la séquence des événements en gardant le mécanisme à l'esprit.

Des manifestations massives éclatent en Iran en décembre 2025. La population descend dans la rue, poussée par l'effondrement économique et la chute du rial. C'est un régime en fin de course visible. Ce tableau demande cependant une précision que la version officielle a soigneusement évitée.

Scott Bessent, secrétaire au Trésor américain, a admis devant le Sénat en février 2026 avoir délibérément créé une pénurie de dollars pour précipiter la chute du rial, et avec elle, les protestations de rue. Mike Pompeo, ancien directeur de la CIA, a reconnu publiquement la présence d'agents du Mossad au sein des manifestants. Si la population iranienne avait de vraies raisons de descendre dans la rue, elle a aussi été instrumentalisée.[7]


C'est le premier mécanisme du katéchon à l'œuvre: fabriquer les conditions du chaos qu'on prétend ensuite contenir. En février 2026, pendant que la rue iranienne brûlait, des négociations nucléaires indirectes étaient en cours à Oman. Le ministre iranien des Affaires étrangères déclarait publiquement le 25 février qu'un accord était «à portée de main». Le médiateur omanais confirmait des progrès significatifs.

Le 28 février, pendant ces négociations, les États-Unis et Israël lancent des frappes massives. Le Guide suprême Khamenei est tué avec sa famille. Des installations militaires, des sites nucléaires, mais aussi des hôpitaux, des écoles et des sites du patrimoine culturel sont touchés.


La lecture katéchontique, et ce qu'elle révèle

Quant à la menace nucléaire officiellement invoquée comme justification, elle ne résiste pas à l'examen. Les propres services de renseignement américains ont produit des rapports rendus publics établissant l'absence de programme nucléaire militaire actif en Iran. Et la seule puissance qui possède réellement la bombe nucléaire dans la région, c'est Israël, fait universellement reconnu, jamais officiellement admis.[8]


C'est le deuxième mécanisme du katéchon dans toute sa pureté: la menace délibérément floue. On n'invoque pas une menace précise, vérifiable, datée. On invoque un spectre, «l'Iran nucléaire», suffisamment vague pour être imperméable à toute réfutation, suffisamment effrayant pour court-circuiter tout raisonnement. Peu importe que les rapports de renseignement démentent la menace. La peur, elle, reste intacte.

Un accord diplomatique avec l'Iran aurait rendu cette menace visible comme ce qu'elle était: gérable, négociable, non-existentielle. Un Iran encadré par un accord n'est plus «le chaos terminal». C'est un État ordinaire. Et un État ordinaire ne justifie pas les budgets, les alignements, les pouvoirs d'exception que la menace iranienne a permis de maintenir depuis vingt ans. C'est le troisième mécanisme, le monopole du frein : toute voie diplomatique est automatiquement requalifiée en capitulation, en naïveté, en complicité avec l'ennemi.


Le dispositif complet est là, visible pour qui sait regarder : une crise partiellement fabriquée, une menace floue, une alternative sabotée. Ce n'est pas l'Iran qui est attaqué parce qu'il représente une menace réelle. C'est une menace nécessaire qui est réactivée par la guerre au moment précis où elle risquait de se dissoudre dans un accord. La fabrication du chaos pour se relégitimer, exactement ce que le chapitre II décrivait comme la réponse du dispositif quand la peur s'érode.


Six réflexes pour sortir du dispositif

Ce qui suit n'est pas une liste de solutions. C'est une série de questions à se poser au moment précis où vous sentez la cage se refermer. Ces six réflexes ne sont pas interchangeables, ils suivent un ordre, du plus immédiat au plus profond:


Préciser la menace

Quand quelqu'un vous dit «vous savez ce qui va arriver si...», posez trois questions : précisément quoi, dans quel délai, sur la base de quelles preuves? En 2003, Colin Powell brandissait des fioles devant le Conseil de sécurité de l'ONU pour justifier l'invasion de l'Irak. Les armes de destruction massive n'existaient pas. Des centaines de milliers de morts plus tard, personne n'a été jugé pour ce mensonge.


Chercher l'alternative invisible

Chaque fois qu'on vous dit qu'il n'y a pas d'alternative, demandez-vous : qui a intérêt à ce qu'elle reste invisible ? Le 25 février 2026, un accord avec l'Iran était à portée de main. Trois jours plus tard, les bombes tombaient. L'alternative existait. Elle a été supprimée. Ce n'est pas une coïncidence, c'est le mécanisme.


À qui profite notre peur ?

La peur est un marché. Quand les budgets de défense européens augmentent de 40% en deux ans, quelqu'un reçoit des contrats. Quand une pandémie est gérée dans la terreur et l'urgence, quelqu'un vend des vaccins à des prix jamais négociés. Quand le détroit d'Ormuz ferme, tous les acheteurs se ruent pour acheter de l'énergie aux États-unis. Suivre l'argent ne donne pas toujours une réponse, mais cela dissout l'idée que le désordre serait accidentel.


Dater la menace

Une menace réelle évolue, elle monte, atteint un pic, se résout ou se matérialise. Une menace katéchontique reste à la même distance pour toujours. La bombe iranienne est imminente depuis trente ans. L'effondrement de la zone euro était certain entre 2010 et 2015. La catastrophe climatique définitive est annoncée pour dans dix ans, depuis des décennies.


Observer ce qu'il est interdit de questionner

Pourquoi l'OTAN n'a-t-elle pas été dissoute en 1991, alors que la menace soviétique avait disparu ? Pourquoi les négociations avec l'Iran ont-elles été sabotées au moment précis où elles aboutissaient ? Poser ces questions vous vaudra d'être qualifié de naïf ou de dangereux. Cet inconfort est lui-même une information.


Distinguer le changement inconfortable du chaos réel

Est-ce que je redoute un effondrement réel, ou un monde différent de celui que je connais? La montée en puissance de la Chine n'est pas l'apocalypse. C'est la fin d'un monopole occidental sur l'ordre mondial, inconfortable pour ceux qui en bénéficiaient mais certainement pas catastrophique pour le reste de l'humanité. La fin du privilège du dollar n'est pas l'effondrement, c'est juste la fin d'une rente pour certain. Les confondre, c'est remettre les clés de votre jugement entre les mains de ceux qui ont intérêt à ce que vous ayez peur.


Tenir, sans se laisser tenir

Ce modèle peut lui-même devenir un outil de déni. Si j'explique tout par le katéchon, si chaque menace devient fabriquée par définition, alors je construis ma propre cage logique infalsifiable, exactement le mécanisme du chapitre II. Le katéchon est un outil de lecture. Pas une théorie du tout.



Une précision s'impose avant de terminer. Ce qui permettait vraiment aux gens de tenir, historiquement, ce n'était pas les constitutions ni les traités internationaux. C'était quelque chose de plus ancien et de plus intime, un ancrage spirituel, une relation personnelle au sens de l'existence qui résistait aux empires parce qu'elle ne dépendait pas d'eux. La sécularisation du XXe siècle a vidé cet ancrage sans le remplacer vraiment. Les nations, le progrès, les institutions, tout cela a tenté de combler le vide. On voit aujourd'hui ce que ça donne.


Nous vivons dans un moment où ces substituts s'épuisent simultanément. Cette situation produit exactement ce que Jung, Becker et la TMT prédisent: une remontée de l'angoisse existentielle, une radicalisation des identités, une attraction croissante pour les récits de fin et de renouveau total. Dans ce contexte, le dispositif katéchontique n'est pas seulement un outil de manipulation des élites. C'est une tentation collective à laquelle nous sommes tous vulnérables. La collapsologie m'a paralysé pendant des années non pas parce que j'étais manipulé, mais parce que la structure psychologique que Becker décrit est réelle, et que j'y ai succombé avec une parfaite bonne foi.


Il reste un dernier piège à nommer, le plus subtil, parce qu'il se présente comme de la lucidité. Comprendre le katéchon ne nous en libère pas automatiquement. On peut très bien avoir démonté le mécanisme américain et tomber dans sa version miroir: désirer la chute de l'empire, espérer secrètement que l'Iran l'emporte, attendre avec une impatience à peine dissimulée l'effondrement de l'ordre occidental. C'est toujours le même désir de fin, juste retourné comme un gant. Le katéchon nous a simplement placé dans un autre camp. Et changer de camp, ce n'est pas sortir de la cage.


Voir le mécanisme ne le dissout pas. Mais ça rend une chose impossible: faire semblant de ne pas savoir. Ce qui reste, c'est un choix.

Face à l'angoisse de notre époque nous pourrions remplacer la question: «quel katéchon choisissons-nous?» Par: «que reste-t-il quand on retire la peur?»


Notes

[1] Pablo Servigne et Raphaël Stevens, Comment tout peut s'effondrer. Petit manuel de collapsologie à l'usage des générations présentes, Seuil, 2015. Pour les étapes de la prise de conscience collapsologiste, voir également Pablo Servigne, Raphaël Stevens et Gauthier Chapelle, Une autre fin du monde est possible, Seuil, 2018.

[2] 2 Thessaloniciens 2, 6-7. Pour une analyse exégétique du passage, voir Oscar Cullmann, Christ et le temps, Delachaux et Niestlé, 1947, pp. 134-142.

[3] Carl Schmitt, Le Nomos de la Terre dans le droit des gens du Jus Publicum Europaeum, PUF, 2001 (édition originale allemande 1950). René Girard, Je vois Satan tomber comme l'éclair, Grasset, 1999, chapitres 11-12.

[4] Carl Gustav Jung, Aïon. Étude sur la phénoménologie du Soi, Albin Michel, 1983

[5] Ernest Becker, The Denial of Death, Free Press, 1973. Prix Pulitzer 1974. Traduction française : Le Refus de la mort, Synapse, 2012.

[6] Sheldon Solomon, Jeff Greenberg et Tom Pyszczynski, The Worm at the Core: On the Role of Death in Life, Random House, 2015.

[7] Scott Bessent, audition devant le Senate Banking Committee, 5 février 2026 : « What we have done at Treasury is created a dollar shortage in the country » (transcription officielle disponible sur senate.gov). Mike Pompeo, publication sur X (ex-Twitter), 2 janvier 2026 : « Happy New Year to every Iranian on the streets. Also to every Mossad agent walking beside them. »

[8] National Intelligence Estimate (NIE) on Iran's Nuclear Intentions and Capabilities, Office of the Director of National Intelligence, 2007, déclassifié et rendu public le 3 décembre 2007 : « We judge with high confidence that in fall 2003, Tehran halted its nuclear weapons program. » Rapport confirmé dans ses grandes lignes par les NIE successifs de 2010 et 2012. Sur le programme nucléaire israélien : Avner Cohen, Israel and the Bomb, Columbia University Press, 1998, référence académique de référence sur le sujet.



6 commentaires

Noté 0 étoile sur 5.
Pas encore de note

Ajouter une note
Invité
06 mai
Noté 5 étoiles sur 5.

Magnifique! Tellement bien expliqué...

J'aime
En réponse à

Merci! Matthias sera heureux de vous lire...

J'aime

Invité
05 mai
Noté 5 étoiles sur 5.

J’ai été très impressionné par la profondeur de la philosophie élaborée dans cet article qui donne des clés de compréhension pour beaucoup de réactions qu’on a vu à l’œuvre parmi nos proches et en particulier pendant la crise Covid. Un grand merci à Matthias pour la puissance de ces éclaircissements.

J'aime
En réponse à

Je transmets, merci infiniment!

J'aime

Isabelle H.
28 avr.
Noté 5 étoiles sur 5.

Extrêmement intéressant et utile pour cultiver mon discernement et ma lucidité. Merci beaucoup, Matthias.

J'aime
En réponse à

🙏

J'aime
bottom of page