Le pied de nez du Bon Dieu à Madame Lilou
- Isabelle Alexandrine Bourgeois

- 9 juil. 2025
- 4 min de lecture
Dernière mise à jour : 21 août
J'aimerais vous raconter une petite anecdote cocasse, l'une de ces pépites qui viennent à moi, sans les chercher. Il est désormais possible d'écouter cet article lu par mes soins! Voir en bas de page. Il y a 20 ans, au cours d'une promenade, j'avais rencontré une petite bonne femme merveilleuse. Elle s’appelait Lilou et avait 40 ans de plus que moi. Un prénom tout simple pour une âme hors norme, drôle et râleuse, un peu comme Tatie Danielle. Avec son franc-parler et son rire en bandoulière, cette fille d'un paysan respectable de la région rouspétait comme un orage au fond des bois. Elle avait un cœur plein d’amour pour les bêtes et les âmes cabossées.
Ceux qui l’ont connue ne l’oublieront jamais, tant elle bousculait les habitudes, secouait les conventions, tout en tricotant, à sa manière, des liens solides et tendres comme un vieux pull aimé. J'étais l'une des mailles dans le grand tricot de son existence et pour mon plus grand bonheur. Lilou était devenue une seconde mère pour moi et accueillait mes confidences sans jugements, ni reproches. Je déposais mes soucis au creux de son oreille comme de la petite monnaie dans une tire-lire: avec le temps, son écoute bienveillante me rapportait gros. Une profonde et longue amitié était née entre nous. Un jour, nous étions parties en Normandie à l'occasion d'une petite escapade. C'était le 11 septembre 2001. Nous étions assises devant la télévision de notre chambre d'hôtel, lorsque les tours jumelles se sont effondrées. Tandis que je regardais, médusée, les images retransmises en direct, Lilou grattait une petite tache sur sa pantoufle en cuir, tournant le dos à la tragédie, centrée sur sa préoccupation du moment. Si nous avions tous fait comme elle, il est possible que nous aurions évité une hypnose collective mortifère, avec toutes les tragédies qui s'en sont suivies. Il m'aura fallu de nombreuses années pour réaliser que son attitude ce jour-là, exprimait non pas de l'indifférence ou de l'égoïsme, mais une sagesse infinie: une présence à soi, enracinée dans l’instant et dans notre réalité directe. Elle m'avait permis de comprendre que pour ne pas nous laisser conditionner par le pouvoir des images, seule l'attention au réel, ici et maintenant, pouvait devenir vérité et conscience.

Lilou ne portait ni montre, ni masque de carnaval. Elle préférait les sapins aux salons dorés, les silences aux bavardages, la raclette-patate au homard à l'américaine. C'était une reine des prés, un esprit libre et farouche, toujours digne et fière.
Elle raccommodait divinement mes jeans troués, cuisinait le poulet au beurre comme un baume sur les chagrins. Cependant, dans notre amitié, fluide et joyeuse, nous avions deux gros désaccords: le racisme et l'humanitaire. Lilou n'aimait pas les gens de couleurs et les accablait de tous les maux. Et quand je lui racontais mes missions humanitaires dans le monde, elle levait les yeux au ciel, convaincue que je perdais mon temps. J'ai bien tenté de lui faire voir les choses autrement, de lui expliquer que les comportements humains n'étaient pas corrélés à la couleur de la peau, mais à un niveau de conscience et à une éducation. C'était peine perdue. Pour préserver notre si belle entente, j'ai fini par éviter ce sujet, elle aussi. Jusqu'au jour où...
Rires et larmes aux funérailles Le jeudi 5 juin dernier, à 96 ans, Lilou a quitté ce monde comme elle a vécu, sans tambour ni trompette, mais avec panache. Elle laisse derrière elle une petite poignée d'amis, des rires plein les poches et le souvenir d’une femme qui n’a jamais plié, sinon pour caresser son chien ou son chat. Or, la Grande Vie, encore plus espiègle que Lilou, nous a réservé une sacré surprise à l'occasion de ses funérailles... À l'église, nous étions assis, la mine grave et solennelle, quand est arrivé le curé, un curé noir comme de l'ébène africain. J'ai du faire un effort surhumain pour ne pas partir en fou rire, malgré le chagrin qui m'habitait! Alors j'ai ri du dedans et pleuré du dehors pendant toute la cérémonie. Je n'en croyais pas mes yeux: un représentant de la communauté qu'elle avait évité toute sa vie était en train de lui rendre un hommage poignant. J'ai presque cru la voir se retourner dans son cercueil, une belle caisse en sapin blanc, blanc comme les Blancs! Mais l'âme suspendue de Lilou au-dessus de l'assemblée était bien obligée d'écouter M'sieur le curé, et peut-être de lui demander pardon.
Mais ce n'est pas tout. Alors que Lilou désapprouvait l'aide humanitaire, sauf quand elle était destinée aux animaux, le curé a conclu son service par une quête en faveur d'un projet humanitaire au Mozambique! C'était le pompon... D'une cérémonie qui aurait pu être plombée par le chagrin, j'ai vécu un grand moment d'humour et de ravissement. Je me suis dit que le Bon Dieu n'allait pas laisser entrer Lilou au Paradis, sans lui donner une dernière chance de s'essuyer ses vaillants petits pieds sur le paillasson du Ciel.
Je n'ai jamais eu besoin d'avoir raison. Mais au final, grâce à Dieu, j'aurais quand même eu le dernier mot! (Rire)







quelle belle leçon de vie ! Magifique 😉
Coucou Isabelle
J'adore !!! ♡
Je me suis totalement plongée dans cette histoire, comme si j'y étais, magique ! ♡
Bonne idée l'audio ! ♡
Conteuse dans l'âme ! ♡
Me réjouis d'entendre d'autres belles histoires ! ♡
Merciiii ! ♡
Jacqueline
Très chouette histoire. Les images réalisées avec l'IA vont très bien
Simplement délicieux...🙏
Dommage de faire faire les images avec l’IA générative… mais c’est une belle histoire! 🥰