Pourquoi je détourne mon regard du carrousel médiatique
- Isabelle Alexandrine Bourgeois

- 20 juin
- 7 min de lecture
Dernière mise à jour : 26 juin
Et si l'actualité n'était plus qu'un immense carrousel où les chevaux changent de cavalier mais où l'on tourne toujours en rond? Entre guerre de l'information, agitation permanente et confusion organisée, je ressens aujourd'hui le besoin de me détacher, comme Mary Poppins, du grand manège des effets d'annonces et des illusions. De revenir à ce qui nourrit réellement la conscience plutôt que le vacarme. Voici pourquoi.
Cet extrait du film de Mary Poppins illustre à merveille les propos de mon article. Et comme l'héroïne, je me détourne du manège pour continuer à voler et ré-enchanter le monde par la magie et l’audace. Je ne renonce ni à la presse, ni à l'écriture, ni aux reportages. Ce sont les ailes de ma liberté. Mais je ressens le besoin de quitter le cercle infernal des réactions immédiates pour contempler le paysage dans son ensemble. Car lorsqu'on prend de la hauteur, les manèges continuent de tourner, mais ils cessent de nous donner le vertige.

Je crois que je suis arrivée à un âge où l'on finit par reconnaître un carrousel quand on le voit tourner. Pendant des années, j'ai observé et analysé l'actualité avec passion. J'ai tenté d'en comprendre les rouages, les acteurs, les intérêts visibles et invisibles. Comme sur les dessins mystères de mon enfance, je cherche inlassablement à relier les points, à remettre les événements dans leur contexte historique, géopolitique et spirituel. Pourtant, plus le temps passe, plus j'ai le sentiment que l'actualité contemporaine ressemble à une plate-forme Netflix dont les scénaristes continuent à produire de nouveaux épisodes pour maintenir l'audience captive.
Le Manège enchanté de mon enfance faisait tourner des lapins, des chiens et des escargots. Celui de notre époque fait tourner les marchés financiers, les chaînes d'information et les émotions humaines. Chaque matin apporte son nouveau rebondissement, son nouveau scandale, son nouvel expert, son nouveau sauveur, son nouveau scoop. Les chaînes d'information remâchent les mêmes narratifs comme un vieux chew-gum qui a perdu son goût.
Les influenceurs commentent les commentateurs qui commentent les commentaires des experts qui commentent les déclarations des dirigeants qui, eux-mêmes, reviennent souvent sur ce qu'ils ont déclaré la veille.
La géopolitique ressemble désormais à une gigantesque émission de télé-réalité où les alliances se font et se défont au gré des intérêts du moment, où les ennemis d'hier deviennent les partenaires de demain avant de redevenir les adversaires du surlendemain, et où les peuples sont priés de suivre le scénario sans poser trop de questions. Et idéalement, en se faisant tondre au passage! Le tout, dans un monde où l'on est passé d'un État de droit à une dictature des règlements, en tout cas en Occident.
La communication comme délit d'initié légal
Nous ne sommes plus seulement dans une guerre des idées ou de l'information. Nous sommes dans un système où une phrase prononcée devant une caméra peut déplacer des milliards de dollars en quelques secondes. L'article universitaire «President Donald Trump and the Stock Market» propose une synthèse académique de nombreuses recherches consacrées à l'impact de Donald Trump sur les marchés financiers. Les déclarations publiques de Trump ne seraient pas seulement destinées aux électeurs ou aux médias, mais constitueraient également des signaux décodables par les marchés financiers.
Les grands fonds d'investissement, banques d'affaires et acteurs du trading algorithmique seraient capables d'interpréter ces signaux avant le grand public. Le véritable enjeu ne serait plus la communication politique mais l'orientation des flux financiers mondiaux pour finir dans les poches de quelques-uns. La machine Enigma codait les messages militaires du IIIe Reich. Aujourd'hui, on peut se demander si les conférences de presse, les tweets présidentiels et les annonces géopolitiques ne constituent pas une nouvelle forme de machine de chiffrement, non plus destinée aux généraux, mais aux marchés financiers.
Personnellement, je ne doute aucunement que certains acteurs très bien informés anticipent ces mouvements ou bénéficient d'un accès privilégié à certaines informations. Dans le monde moderne, les algorithmes détectent certains mots-clés, évaluent leur tonalité et déclenchent automatiquement des ordres d'achat ou de vente.
C'est tout l'objectif des fake news. Elles ne sont pas toujours créée pour être crues; elles sont souvent conçues pour être partagées et générer des clics. Dans l'économie de l'attention, chaque indignation, chaque peur et chaque polémique nourrissent les algorithmes qui récompensent l'engagement émotionnel et les entreprises.
L'actualité mondiale ressemble à ces vieux manèges pour enfants où les chevaux, les voitures et les carrosses tournent inlassablement en rond. Les couleurs changent, la musique change, les passagers changent, mais le manège continue à tourner en rond.
Trump finance le manège, Poutine fournit l'énergie, les dirigeants montent dans les carrosses, les marchés financiers s'installent dans la voiture de tête pendant que les peuples continuent de payer leur ticket pour un tour supplémentaire sur les poneys de bois.
Les guerres comme hub financier
La guerre en Ukraine offre un exemple saisissant de ces manoeuvres qui tournent en boucle. Les lignes rouges se déplacent comme des panneaux publicitaires, les objectifs changent en cours de route, les négociations apparaissent puis disparaissent, les victoires sont proclamées avant d'être démenties par les faits, tandis que les populations continuent à enterrer leurs morts. En haut de la pyramide, on mise; en bas, on compte les ruines.
Au Proche-Orient, on annonce régulièrement des avancées diplomatiques, des processus de paix ou des désescalades, avant que les mêmes tensions ne réapparaissent sous une autre forme. Trump et Netanyahu passent leur temps à se gifler avant de s'embrasser au générique de fin.
Avec l'Iran, les déclarations alarmistes alternent avec les ouvertures diplomatiques, puis reviennent à leur point de départ. L'actualité mondiale est devenue une vraie crécelle! Elle tourne sur elle-même en faisant du bruit. Les titres changent, les communiqués aussi. Les visages parfois. Mais les rapports de force et les intérêts profonds demeurent remarquablement et tristement stables. Derrière le rideau d'un tonitruant accord irano-américain éphémère, les mêmes opérateurs de l'ombre continuent de distribuer les rôles et les bombes, tandis que les peuples applaudissent ou protestent selon le scénario du jour.
Bref, lorsque l'Iran ou les Etats-Unis menacent de fermer le détroit d'Ormuz, le citoyen ordinaire entend un risque de guerre. Les journalistes y voient un sujet d'actualité. Les experts y voient une crise géopolitique. Les algorithmes, eux, y voient un mot-clé. Et certains fonds d'investissement y voient une opportunité.
Surinformer pour assommer
De plus, avec les années, j’observe une autre réalité: le véritable pouvoir ne consiste peut-être plus à cacher l'information mais à la noyer. Nous vivons dans une époque où les vérités, les mensonges, les demi-vérités, les rumeurs, les hypothèses, les révélations et les opérations de communication circulent dans un même flux continu. Dire tout et son contraire est devenu une méthode redoutablement efficace et les contenus générés avec de l’IA nous embrouille un peu plus. Dans ce smog permanent, chacun finit par choisir sa vérité, son camp, ses experts, ses réseaux sociaux et ses certitudes, tandis que l'attention collective s'épuise dans des débats stérile. Pendant ce temps, chacun oublie de s'explorer en dedans; d'apprendre à se connaître pour ne plus être la proie inconsciente de forces invisibles.
Je veux être la Mary Poppins de l’info
Il devient de plus en plus difficile pour un journaliste honnête de prétendre savoir ce qui est vrai ou faux. L’actualité ressemble à un immense miroir déformant dans lequel chacun projette ses peurs, ses espoirs et ses croyances. On est en plein manège "désenchanté", bien loin de celui de Mary Poppins ou de Polux qui nous ont fait tant rêver !

Aujourd'hui, je n'ai plus envie de nourrir la machine à sous des algorithmes et des effets d’annonces. Je n'ai plus envie de consacrer mon énergie à commenter chaque épisode d'un système moribond qui s'effondre sous le poids de ses propres contradictions. De plus, vous avez été nombreux à m'informer que vous n'arriviez plus à lire tous mes articles, ayant été particulièrement prolifique ces derniers temps.
J'ai donc décidé que je me limiterai à un article par semaine (comme le promet la formule à 97 CHF/an depuis la création du journal). Je resterai fidèle à ma ligne éditoriale en publiant des textes ou des vidéos qui apportent du recul plutôt que de la réaction, de la profondeur plutôt que de l'agitation, de la conscience plutôt que du conditionnement. Je crois sincèrement que nous avons davantage besoin d'oxygène pour l'âme que de nourriture supplémentaire pour le mental.
Je continue à écrire et à honorer la confiance de mes adhérents en revenant à mes fondamentaux (Joy for the Planet), soit du contenu qui nait d'une rencontre humaine, d'un reportage de terrain, d'une conversation sincère ou d'une expérience vécue, avec comme toujours, une préférence pour les sujets en lien avec tout ce qui libère d'un côté, et réuni de l'autre.
Un one woman show en 2027 Cette décision s'accompagne d'ailleurs d'une nouvelle aventure qui me réjouit profondément. Ces prochains mois, je vais me consacrer à un rêve que je porte depuis longtemps: la création de mon premier «one woman show», 100% autodidacte et personnel. Après avoir passé tant d'années à raconter le monde par l'écriture, le reportage et les conférences, j'ai envie d'explorer la dimension artistique qui m’habite depuis mon enfance, une autre forme de langage, plus créative, qui n'a pas encore tout dit. J'ai envie de créer un spectacle sur la liberté, la conscience et la beauté, par l’humour et la poésie. J'ai envie de faire rire, de libérer, de faire voyager et peut-être même de faire du bien. Dans quelques mois, je vous emmène dans un monde ré-enchanté.
Planète Vagabonde redevient réservé aux adhérents
Enfin, je souhaite vous informer d'un changement important concernant le média. Depuis plusieurs mois, j'ai rendu mes articles accessibles librement par pure générosité. L'intention était belle. Le résultat l'est un peu moins. Les lecteurs sont venus beaucoup plus nombreux, mais les abonnements de soutien ont presque disparu. Or, aussi romantique soit-elle, l'indépendance ne paie ni les déplacements, ni les enquêtes, ni les reportages, ni les factures. Je n’ai pas de grands sponsors privés pour rémunérer mon travail. Un choix volontaire pour rester un média libre de toutes influences ou pression.
A compter d'aujourd'hui, les articles de Planète Vagabonde redeviendront presque tous réservés aux lecteurs qui souscrivent à une formule. Hormis les contributions des chroniqueurs ou les articles annonçant des événements. J'aurai sans doute moins de lecteurs, mais je pourrai continuer à vivre de mon travail. Le contenu de ma chaîne youtube resteront en accès libre. Je souhaite toutefois que le contenu de Planète Vagabonde soit accessible à des lecteurs de régions défavorisées ou en difficulté financière. Je les invite à m'écrire personnellement pour m'expliquer leur situation et leur motivation.
Puissions-nous continuer à nous informer sans mouliner. Mouliner, c’est tourner sans fin dans la roue des commentaires, des émotions et des réactions sans jamais quitter le manège. S'informer, c’est comprendre le réel dans toute sa complexité afin de poser des actes plus conscients, plus libres et plus responsables. Je laisse les moulins à vent qui brassent de l'air et fabriquent des tempêtes. Je préfère le moulin à poivre qui, à défaut de changer le monde, relève encore la saveur du réel.





Bravo, Isabelle!
Je partage entièrement ton sentiment et ta démarche.
Et de quelle savoureuse façon tout cela est développé!
5/5 Chère Isabelle!
Quel délice de pensées et d’écriture!
Je me régale et fais le plein d’humour.
Le chuw-gum qui perd son goût! En haut on mise, en bas on paye (ou on compte les ruines)! S’embrasser au générique! Quel esprit de synthèse.
Ouiii du recul, ouiii relever la saveur du réel. Quitter l’emprise et ouiii et encore ouiii FAIRE RIRE 🤩 👏
On vous suit Chère Isabelle, sommes aussi tous fatigués de ce carrousel qui semble n’avoir qu’un but (encore oui), celui de nous faire perdre la tête.
De tout 💓 grand merci à vous.
Quel raffraichissement de vous lire, Isabelle Alexandrine ! Au frais dans la profondeur de son esprit, ne voit-on pas l'axe du monde, qui lui, nourrit et éclaire, mais 🙂ne tourne pas en rond ?!
Voilà une belle évolution que je salut !
Il y a quelques années j'ai posé en moi l'intention de me nourrir de beau car comme l'exprime la maxime d'Hippocrate : "tu es ce que tu manges"... que je choisis de lire au second degré.
Bien à toi
sorry réjouit… sacré prompteur