Quand les rivières et les montagnes deviennent des personnes
- Isabelle Alexandrine Bourgeois

- il y a 3 heures
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Il y a des pays qui font la guerre et il y a ceux qui réparent. Pendant que les yeux du monde se tournent sur l’attaque américano-sioniste délirante et criminelle contre l’Iran, il existe d’autres pays qui cherchent à servir le vivant. Qu’ils en soient bénis. Grâce à eux, nous trouvons un peu d’oxygène dans l’air vicié de la géopolitique en pleine débandade. Ces pays tendent l’oreille à la nature. Ils ne la considèrent plus comme un décor, une ressource, un stock, mais comme une présence. C’est le cas de la Nouvelle-Zélande qui commencent à faire de ses fleuves et de ses montagnes un sujet de droit.

En Aotearoa (Nouvelle -Zélande), ce nom māori qui signifie «le pays du long nuage blanc», la loi ne se contente plus d’organiser la circulation des hommes et des capitaux. Elle commence à reconnaître la respiration des rivières, la présence des forêts, la dignité des montagnes et même des baleines.
En janvier, un projet de loi vient d’être proposé pour reconnaître les baleines comme entités juridiques dotées de droits légaux, similaires aux personnes juridiques — un pas inédit vers l’élargissement de la vision du droit vivant au-delà des terres et des rivières, jusqu’aux océans et aux êtres marins. Cette initiative veut garantir aux baleines des droits à migrer, à vivre en bonne santé et à maintenir leurs comportements naturels, avec des obligations pour l’État de protéger ces droits dans les décisions sur la pêche, le transport maritime ou les zones industrielles côtières.
Cette étreinte entre l’homme et la nature a commencé avec une rivière… Laissez-moi vous raconter l’histoire d’un fleuve qui est devenu quelqu’un…

En 2017, le Whanganui River a été reconnu comme entité juridique sous le nom de Te Awa Tupua. Ce n’était pas un coup d’éclat écologique facile, auxquels les verts nous ont désormais habitué. C’était l’aboutissement d’un long processus de règlement lié au Traité de Waitangi, signé le 6 février 1840 entre la Couronne britannique et de nombreux chefs māoris. Il est l’acte fondateur de la Nouvelle-Zélande moderne. Il établit l’autorité de gouvernance britannique tout en garantissant aux Māori la protection de leurs terres, de leurs ressources et de leurs taonga (trésors matériels et immatériels), ainsi qu’une égalité de droits avec les sujets britanniques.
Mais les divergences de traduction entre la version anglaise et la version māorie — notamment sur la notion de souveraineté — ont nourri des conflits durables et des confiscations massives, donnant lieu, depuis les années 1970, à un vaste processus de réparation et de réinterprétation qui continue d’influencer profondément la vie politique et juridique d’Aotearoa. Ces réhabilitations des entités de la nature fait partie de ces réparations.
Pour les iwi du Whanganui, le fleuve n’a jamais été un objet. Il est un ancêtre. Un être vivant, doté d’une généalogie et d’un mauri — une force vitale. La loi néo-zélandaise n’a pas inventé cette vision. Elle l’a reconnue, car elle préexistait dans le cœur des Maoris.
Deux gardiens représentent désormais le fleuve: l’un nommé par l’État, l’autre par les iwi. Ensemble, ils parlent en son nom, veillent à sa santé, défendent ses intérêts. La rivière est devenue sujet. Et ce simple glissement grammatical change tout.

Ce qui semblait, il y a encore dix ans, une audace symbolique devient une architecture juridique assumée. Après le fleuve Whanganui, après la forêt Te Urewera, la montagne Taranaki est aussi entrée, en 2025, dans le cercle très restreint des entités naturelles dotées d’une personnalité juridique. Lors de la première cérémonie officielle après la signature de l’accord juridique, les représentants de l’État et des iwi ont versé de l’eau du fleuve dans des calices de cérémonie, symbolisant une reconnaissance mutuelle — pas seulement politique, mais spirituelle. Ce rituel a été perçu comme un pont entre deux mondes : le droit occidental et la cosmologie māorie, et il a profondément marqué les communautés locales.
Sur les rives du Whanganui, certaines écoles primaires ont intégré dans leurs programmes la notion que le fleuve est un taonga (trésor vivant). Les enfants apprennent non seulement à connaître la géographie du fleuve, mais aussi à écouter ses histoires, à comprendre ses cycles, à chanter ses waiata (chants). Pour eux, le fleuve n’est plus quelque chose à distance: c’est un être dont on prend soin et cette vision façonne un rapport à l’eau très différent de celui des programmes scolaires classiques.
Enfin, lors d’une audience portant sur la protection du Whanganui, un juge a cité un waiata (chant) māori sur l’eau dans sa décision, explicitement pour illustrer l’interdépendance entre humains et rivière. Ce geste, inhabituel dans un tribunal occidental, a été salué par beaucoup comme un pont entre la tradition orale et l’écrit juridique, et comme un signe que le droit peut apprendre de la poésie et des récits anciens.

Un sommet au sommet de sa gloire
Il y a un an jour pour jour, le Parlement néo-zélandais adoptait une loi conférant à Taranaki Maunga — longtemps connu sous le nom colonial de Mount Egmont — une personnalité juridique. Taranaki Maunga n’est plus seulement un sommet majestueux dominant l’île du Nord. Il est une entité légale vivante. D’abord, la montagne n’appartient plus à la Couronne comme un bien classique. Elle existe en droit pour elle-même. On ne parle plus d’un simple terrain administré, mais d’un sujet représenté. Ensuite, elle dispose elle aussi de représentants légaux chargés d’agir en son nom. Cela signifie aussi que toute décision majeure (aménagement, exploitation, infrastructures, activités commerciales) doit être évaluée à l’aune de l’intérêt propre de la montagne, et pas uniquement en fonction d’intérêts économiques ou politiques humains.
Ce texte s’inscrit dans un règlement historique avec les huit iwi de la région de Taranaki, en réparation des confiscations et injustices du passé colonial. Le nom māori devient central. La gouvernance est partagée entre représentants autochtones et État. On ne possède plus Taranaki. On en devient les gardiens responsables. Le droit néo-zélandais dessine peu à peu une cartographie du vivant reconnu. Ce mouvement n’est pas purement écologique. Il se déploie bien au-delà de critères environnementaux. Il est mémoriel et spirituel.
Après la reconnaissance juridique, des iwi ont organisé des pèlerinages intergénérationnels où grands-parents, parents et enfants descendent ensemble des sentiers, récitent des chants traditionnels, déposent des offrandes et partagent des moments de transmission culturelle. C’est devenu une manière de vivre la reconnaissance juridique dans la chair et les relations humaines, et pas seulement sur du papier.

Le laboratoire de l’île du Nord
Avant Taranaki et Te Awa Tupua, il y eut en 2014 la reconnaissance de Te Urewera comme entité juridique. Te Urewera n’est plus un parc national appartenant à l’État. Elle existe en elle-même, pour elle-même. L’île du Nord est ainsi devenue le laboratoire mondial d’un droit écologique inspiré des cosmologies māories.
Mais attention: rien n’est automatique. Ces reconnaissances ne découlent pas d’une loi générale accordant une personnalité juridique à toutes les rivières ou montagnes. Elles émergent d’accords spécifiques, souvent liés aux règlements du Traité de Waitangi, après de longues et âpres négociations. Chaque entité reconnue est le fruit d’un dialogue historique, d’un processus de réparation.
Les tensions contemporaines: l’eau, encore et toujours
Et pourtant, tout n’est pas fluide dans le pays du long nuage blanc. En 2024, l’abrogation d’une réforme majeure sur les services d’eau, qui introduisait notamment des structures de co-gouvernance incluant une représentation māorie, a ravivé les tensions politiques autour de la gestion des ressources hydriques.
D’un côté, une vision portée par de nombreux iwi et mouvements écologistes : celle d’une gouvernance partagée, respectueuse des savoirs autochtones et de la protection des écosystèmes. De l’autre, une approche plus centrée sur l’efficacité administrative, la maîtrise des coûts, le développement économique. La reconnaissance juridique des entités naturelles avance, mais le débat sur la gestion concrète de l’eau reste brûlant.
Même le modèle du Whanganui River continue d’être affiné. Comment intégrer réellement la tikanga, le cadre éthique et juridique māori, dans l’application quotidienne du droit? Comment éviter que la personnalité juridique ne devienne un simple label symbolique? Le défi n’est plus d’innover, mais d’incarner.
Une révolution silencieuse mondiale
La Nouvelle-Zélande n’est pas seule sur cette voie. L’Équateur a inscrit les droits de la Nature dans sa Constitution, également appelée Pachamama. La Colombie a reconnu la rivière Atrato. L’Inde a tenté d’accorder un statut au Gange; des communautés autochtones au Canada ont évoqué l’idée de reconnaître juridiquement leurs rivières sacrées. Mais Aotearoa se distingue par la cohérence de son approche: ici, le droit du vivant est indissociable d’un processus de reconnaissance autochtone. Ce n’est pas la nature abstraite qui entre au tribunal. Ce sont des ancêtres.
Et l’île du Sud ?
Sur l’île du Sud, les rivières demeurent puissantes, habitées par des récits de taniwha et de gardiens invisibles. Pourtant, à ce jour, aucun fleuve du Sud n’a reçu un statut juridique équivalent à celui de Te Awa Tupua. La vague avance par cercles concentriques.
Elle n’a pas encore atteint toutes les berges.
L'autre face de la bonne nouvelle
Si la reconnaissance juridique de rivières ou de montagnes vise d’abord à protéger le vivant en le faisant sortir du simple statut de «ressource», certains observateurs s’interrogent néanmoins sur les dérives possibles de ces nouvelles approches. Dans un monde où se développent les marchés carbone, la finance verte ou même des projets de tokenisation environnementale via la blockchain, le risque existe que des écosystèmes juridiquement reconnus finissent, paradoxalement, par être intégrés à de nouveaux mécanismes de valorisation économique. Nous pourrions faire face à la création des premiers instruments financiers adossés à des actifs naturels.
Les promoteurs de ces lois, notamment de nombreux peuples autochtones comme les Māori en Nouvelle-Zélande, rappellent toutefois que leur intention est précisément l’inverse: reconnaître la nature comme un être vivant, doté d’une dignité propre, afin de renforcer sa protection et non d’en faire un actif financier. L’avenir dira donc si ces innovations juridiques ouvriront la voie à une relation renouvelée entre l’homme et la Terre, ou si elles seront récupérées par les logiques économiques contemporaines. L'avenir nous le dira...

Dans un monde saturé de discours, la Nouvelle-Zélande nous rappelle que certaines entités n’ont jamais cessé de parler. Il suffisait que la loi accepte, enfin, de les entendre. Et si un fleuve peut devenir sujet de droit, alors peut-être que notre rapport à la Terre peut, lui aussi, changer de statut.
Peut-être que la question n’est pas de savoir si les esprits de la nature existent, mais de comprendre pourquoi ils se sont tus. Quand une rivière est canalisée jusqu’à l’asphyxie, quand une montagne est éventrée, quand la mer devient un couloir industriel, quelque chose se retire. Les traditions anciennes — māories, celtes, amérindiennes — disent toutes la même chose : le monde est habité. Pas au sens naïf, mais au sens relationnel. Il y a du répondant dans la matière.
Les esprits de la nature ne sont peut-être rien d’autre que cette intelligence subtile du vivant, cette coopération invisible entre cycles, vents, pollinisateurs, eaux souterraines et consciences humaines. Lorsque l’humain se comporte en prédateur, la relation se ferme. Lorsque l’humain redevient gardien, la nature lui ouvre les bras.
Reconnaître juridiquement une rivière ou une montagne, ce n’est pas convoquer le folklore. C’est créer les conditions d’un apaisement. C’est dire au vivant: nous ne sommes plus vos conquérants, nous redevenons vos partenaires.
Et peut-être que, le jour où les écosystèmes ne se sentiront plus menacés, la collaboration redeviendra naturelle. Les cycles s’harmoniseront plus facilement. Les sols se régénéreront plus vite. Les humains retrouveront une forme d’intuition perdue. Car la coopération homme-nature n’est pas un idéal mystique. C’est une nécessité biologique et une promesse poétique. Alors en attendant de pouvoir mesurer la sincérité de ces nobles initiatives, commençons par y croire et par nous en réjouir. C'est la meilleure manière de leurs donner une chance de s'incarner vraiment.




Merci Isabelle pour ce panorama ....Oui ....à voir une conscience élargie au sein de cet infini comme une nécessité de notre nouvelle présence rescussitée de ses cendres en constance d'une infirmité reconnue . Un dû inoubliable pourtant lacéré maintes fois ... TERRE...inconnue tu es devenue par la volonté de ceux qui ont perdu la foi... alors si ta girouette peut redresser sa tête et en être fière nous aurons enfin appris à mettre genou à terre par respect pour la VIE. Merci . Gratitude à toi du temps passé à mettre en forme pour nous informer..
Ca touche vraiment mon coeur. Merci de cette nouvelle, Isabelle.😍