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Addiction: ceux qui tombent, ceux qui aiment, ceux qui renaissent

il y a 13 heures
5 min de lecture

L’addiction ne touche jamais une seule personne. Elle entraîne avec elle les proches, les enfants, les amours, les silences et parfois toute une famille. Dans cette rencontre à trois voix, Sarah Marcuse, Thomas Di Genova et Daniel Anner racontent la chute, l’impuissance, le retour à soi et cette étrange faculté humaine à transformer l’épreuve en un chemin de résilience et d'exemplarité. Interview.



J’ai connu Daniel Anner dans une période bien particulière: celle du confinement. Il revenait d’un voyage au Mexique et, comme tant d’autres à ce moment-là, cherchait un endroit où se poser, respirer, attendre que le monde daigne rouvrir ses portes. Il était venu se réfugier quelque temps dans ma chambre d’hôte à Pinsec, entre les cimes enneigées et les torrents de montagne. Je me vois encore aller le chercher à la gare de Sierre, masquée et emballée comme un jambon de Bayonne sous cellophane. Parce ce qu'à ce moment-là, je croyais encore à une vraie pandémie. Depuis, j'ai ouvert les yeux.


Nous avions parlé de voyages, de vie, de conscience, de géopolitique, de blessures aussi. Je savais qu’il avait traversé de lourdes épreuves, mais son nouveau livre, Renaître de l’addiction, m’a permis de mesurer plus profondément encore le chemin parcouru depuis ses premières années de toxicomanie jusqu’à cette quête de paix intérieure qu’il transmet aujourd’hui. Son livre se lit comme un polard avec des anecdotes croustillantes comme cette rencontre avec l'ancien conseiller fédéral Pascal Couchepin à San Francisco, alors chahutée par des manifestations de rue antimondialistes!


Sarah Marcuse, je la suis depuis longtemps avec beaucoup d’affection pour son travail. J’aime chez elle cette manière singulière de prendre des sujets lourds, parfois presque impossibles à regarder en face, et de les faire passer par la scène, par les corps, par l’émotion, par l’art. Comme si le théâtre pouvait devenir une sorte de médecine naturelle pour le grand public: non pas une thérapie au sens clinique du terme, mais un espace où l’on peut enfin mettre des mots, déplacer les regards, respirer autrement et, peut-être, commencer à transformer ce qui faisait jusque-là uniquement souffrir.


Avec Crack le code, présenté le 17 octobre à Genève au Théâtre Les Montreurs d’images, Sarah (soirée du 16 étant complète) part de son histoire intime: celle d’une femme, d’une mère, d’une compagne confrontée à la descente de Thomas, son compagnon, dans l’addiction au crack. Mais surtout cette prise de conscience que l'on attire dans sa réalité les épreuves nécessaires à sa propre guérison. Thomas, de son côté, raconte l’autre côté du miroir, ce que vit celui qui consomme, ce qu’il voit encore, ce qu’il ne voit plus, les promesses impossibles, la perte de contrôle, la prison, puis le retour inespéré dans sa famille, entouré de ses proches.


Face à eux, Daniel apporte un regard et un espoir de plus. Il raconte ces années nécessaires pour comprendre qu’arrêter une substance ne suffit pas toujours, qu’il faut parfois reconstruire une relation au corps, aux autres, à soi-même, et inventer une manière nouvelle d’habiter sa propre vie.


Au fil de cette conversation, une question revient sans cesse: peut-on sauver quelqu’un que l’on aime? Et, à l’inverse, jusqu’où peut-on aimer sans se perdre soi-même? Où s’arrête l’aide? Où commence l’impuissance? Peut-on refaire confiance après des années de mensonges, de peur et de chaos? Et que deviennent les enfants au milieu de tout cela?


Trois parcours différents, mais une même intuition: on ne choisit pas toujours ce qui nous arrive, mais il reste peut-être un espace de liberté dans ce que l’on décide d’en faire.


Cette interview ne parle donc pas seulement de drogue. Elle parle surtout d’amour, de peur, de limites, de pardon, de confiance retrouvée et de cette mystérieuse faculté qu’ont certains êtres humains de revenir de très loin avec, dans les mains, quelque chose à offrir aux autres.


Dani et Thomas, même s'ils reconnaissent être des "miraculés" et savourent leur nouvelle vie, avouent du bout des lèvres que la rue leur manque un peu: "Certains aspects me manque, le coté libre sauvage, contestaire. Des gens touchant, passionné, authentique, sensible et profond. Sans trop de filtres, on n'y est pas en représentation, un côté tendre derrières les apparences de dur à cuir, souvent une grande fragilité, de grande blessures, toute une histoire. Une certaine nostalgie aussi pour les soirées tard dans la nuit, les milieux underground punk, hip hop electro. Ce fut des nuits mythiques et inoubliables, j'en garde de magnifiques souvenirs. Tous les squats à l'époque, l'usines, la bonne musique qui venait des trips. De bons amis dont certains que je cotoie encore, car ce sont des âmes soeurs-frères" raconte Dani Anner.
Même appel pour la liberté chez Thomas: "Ce qui me manque parfois de la rue, c’est le sentiment de liberté. Le fait de s’affranchir de toute forme d’obligation. Je crois que c’est aussi ce qui m’a attiré dans cette vie d'ancien addict: l’envie de fuir mes responsabilités, de disparaître un peu, de démissionner de ma propre existence. Mais aujourd’hui, je comprends que je peux retrouver une forme de liberté dans ma vie actuelle, même avec des contraintes. Cela demande simplement davantage de rigueur et d’équilibre."

Nous avons tous un drogué en nous Qui peut sincèrement affirmer qu'il ne dépend pas de quelque chose ou de quelqu'un? Car il y a toutes les autres addictions, plus discrètes, parfois même socialement valorisées: l’alcool, le sucre, la nourriture, le porno, les écrans, les jeux d’argent, le trading compulsif, le shopping, le travail, la cigarette, le sport à outrance, les écrans et les réseaux sociaux, le besoin d’être aimé, reconnu, occupé, stimulé en permanence. Toutes ces stratégies qui peuvent nous aider, pour un temps, à ne pas sentir ce qui fait mal, ce qui manque, ce qui nous angoisse ou ce que nous ne savons pas encore traverser.


Alors, au fond, ceux que l’on appelle les «drogués» ne sont-ils pas aussi le miroir grossissant de nos propres dépendances ou nos peurs? Eux consomment une substance qui se voit. Nous, parfois, consommons des distractions, de la performance, des images, des infos, des vidéos ou du bruit pour ne pas rencontrer certaines émotions ou confronter la peur du vide. Étrangement, en retirant le "d" du drogué au mot "vide", on obtient la VIE!


Et peut-être que renaître commence là, au moment où l’on cesse de chercher systématiquement une échappatoire et où l’on apprend, peu à peu, à rester présent à soi. Au début, on croit souvent que l’on va rencontrer le vide, le néant, quelque chose d’insoutenable en soi.


Mais lorsqu’on accepte de traverser ses zones d’ombre sans détourner le regard, il peut se produire tout autre chose: non pas une disparition, mais une rencontre. Avec ce que l’on avait enfoui, bien sûr, mais aussi avec quelque chose de plus vaste, de plus profond, presque mystérieux. Comme si, derrière la peur de tomber dans l’obscurité, nous attendait en réalité notre propre lumière.


Sarah Marcuse et Thomas Di Genova, un amour qui a connu l’ombre sans renoncer à la lumière.
Sarah Marcuse et Thomas Di Genova, un amour qui a connu l’ombre sans renoncer à la lumière.
Découvrez le livre de Daniel Anner "Renaître de l'addiction"
Découvrez le livre de Daniel Anner "Renaître de l'addiction"

2 commentaires

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suzette.s
il y a 3 heures

Merci de laisser ainsi toujours une porte ouverte à l'espoir.

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Coucou Suzette! Merci de me lire avec toujours autant de fidélité et d'assiduité! Il est vrai que l'addiction touche presque tout le monde, de près ou de loin et que ce phénomène s'amplifie de jour en jour. Bien affectueusement, Isabelle

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