Guerre: et si on arrêtait de diaboliser les Iraniens?
- Isabelle Alexandrine Bourgeois

- il y a 2 jours
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Dernière mise à jour : il y a 1 jour
Dans un monde saturé d’images, de réactions instantanées et de récits prémâchés, il devient presque subversif de prendre le temps de comprendre ou de donner du crédit au peuple iranien et à son impressionnante capacité de résilience dans la honteuse agression que subit le pays. À travers cet entretien avec François Meylan — ancien officier du renseignement suisse et analyste engagé — nous vous proposons une traversée peu commune: celle d’un conflit lu selon plusieurs angles, dans l’esprit de ma chronique «ReLOVution». Au-delà des bombes, nous avons à faire à une guerre des récits… jusqu’aux consciences.
Loin des réflexes de camp et des indignations programmées, l’objectif de cette interview est simple et exigeant à la fois: se positionner sans diviser, ouvrir les yeux sans nourrir la haine.
Le premier angle: la guerre des narratifs
Tout conflit commence aujourd’hui par une bataille de récits. Avant les armes, il y a les mots et les images. Avant les faits, leur mise en scène. On scripte, on «tease», comme on dit dans le jargon publicitaire. «Riposte», «menace», «frappe ciblée»… autant de termes qui orientent déjà notre perception. Le spectateur devient juge sans avoir accès au dossier.
Et dans cette mise en récit, certains angles disparaissent: la complexité d’un peuple, la profondeur d’une culture, la réalité d’un quotidien. Et Dieu sait si la Perse n’est pas l’Iran caricaturée à l’extrême par la propagande médiatique ou la bien-pensance occidentale.
L’Iran, trop souvent réduite à une erreur de casting, est un territoire vivant, traversé de tensions, certes, mais aussi d’intelligence, de raffinement et de résilience. Je connais bien ce peuple. J’ai été chargée de communication auprès du CICR en Iran en 2003. Dans le contexte de la guerre en Irak, le CICR avait surtout un rôle de base arrière humanitaire: il utilisait le territoire iranien pour acheminer des secours vers l’Irak, soutenir les populations affectées et maintenir des services comme la recherche de personnes disparues et le rétablissement des liens familiaux.
J’ai eu la chance de pouvoir m’immerger dans cette culture inspirante, de rencontrer des décideurs respectables et un peuple profondément pacifiste et attachant. J’ai gardé plusieurs amis en Iran dont je suis sans nouvelle depuis le 28 février et j’aimerais, par cet entretien, rendre hommage au courage et à la beauté d’une Nation dont devrions prendre exemple bien plus que nous ne pensons.

Car en creusant, une autre lecture se dessine. Celle des logiques de puissance, des stratégies militaires, des jeux d’équilibre internationaux, des coups bas et des chantages. Mais même à ce niveau, des zones d’ombre persistent. Certaines décisions semblent défier la rationalité stratégique la plus élémentaire. Des actions qui, loin d’affaiblir un peuple, semblent au contraire renforcer sa cohésion. Comment le couple américano-sioniste peut-il imaginer qu’en allant tuer, dans sa propre maison, le dirigeant iranien et toute sa famille, le pape des Chiites, on n’allait pas faire de lui un martyre, et du même coup, rassembler le peuple derrière le régime au lieu de l’encourager à se retourner contre lui?
Comment massacrer des centaines de petites filles dans une école dans l’espoir de rallier la population civile de l’adversaire à sa propre cause? Invraisemblable!
Faut-il y voir des erreurs, de l’aveuglement… ou des logiques plus complexes, comme un scénario parfaitement planifiée, qui échappent à une lecture strictement militaire? La question reste ouverte et c’est précisément dans cet espace de doute que s’invite l’intelligence critique.
Un peuple, une culture, la Perse
Il est impossible de comprendre l’Iran sans plonger dans son histoire. Une civilisation millénaire, une culture de la poésie, du symbole, de l’honneur et de la mémoire. Ce socle invisible explique en partie cette capacité de résistance qui surprend les observateurs occidentaux. Une forme de courage, mais aussi d’intelligence collective, nourrie par des siècles d’épreuves et de transmission.
J’en témoigne personnellement: lors de mon année passée à Téhéran en 2003, j’ai découvert un peuple profondément éduqué, hospitalier et pacifiste, bien loin des clichés. Souvent beaucoup plus « éveillé » que nous. Au-delà de l'Iran, c'est toute la Perse qui vibre, un héritage culturel et historique, celui des grands empires, de la poésie, de l’art et de l’identité millénaire. C'est ainsi que l'Iran a fortifié sa colonne vertébrale contre laquelle se cassent aujourd'hui les dents des sales gosses des jeunes nations américaine et israélienne. Ne met pas à terre un géant de pierre qui veut...

Les angles morts: entre caricatures et réalités nuancées
Oui, il existe en Iran des formes de répression. Elles sont documentées, réelles, parfois dures. Mais peut-on réduire un pays à cela? Car dans le même temps, d’autres réalités coexistent: des femmes majoritaires à l’université, présentes dans les sciences, la médecine, les arts; une société vivante, traversée de paradoxes; une culture d’une richesse rare, où la poésie irrigue le quotidien. Le voile lui-même, souvent brandi comme symbole unique, raconte en réalité une histoire bien plus complexe: culturelle, politique, identitaire, et non uniquement religieuse. Même si d'autres femmes qui souhaitent rompre ouvertement avec ce code vestimentaire prennent encore des risques. Mais comme souvent, la vérité se situe dans les nuances… que le bruit médiatique peine à laisser émerger.
Effet miroir: et si nous regardions aussi chez nous?
À force de désigner des régimes «à corriger», ne passons-nous pas à côté d’un examen plus inconfortable : celui de nos propres sociétés?
Ces dernières années en Europe ont vu émerger des formes de répression elles aussi — policières, judiciaires, informationnelles. Différentes dans leur forme, certes. Mais révélatrices de tensions profondes entre sécurité, contrôle et liberté. Depuis 2020, plusieurs épisodes, et particulièrement en France, ont nourri le débat sur les formes de répression exercées par les États. Lors du mouvement des Gilets jaunes puis des manifestations contre la réforme des retraites en 2023, l’usage de lanceurs de balles de défense, de grenades lacrymogènes et les techniques de «nasse» ont été largement critiqués, notamment après des blessés graves à Sainte-Soline.
Sur le plan juridique et administratif, des gardes à vue préventives, des interdictions de manifester ou encore des dissolutions de collectifs militants ont été dénoncées comme des outils de dissuasion. Pendant la crise du Covid-19, les confinements stricts, le pass sanitaire puis vaccinal, accompagnés de contrôles et d’amendes, ont également suscité des interrogations sur l’équilibre entre protection sanitaire et libertés publiques.
Enfin, certains observateurs pointent une pression informationnelle accrue, avec des accusations de marginalisation de voix dissidentes dans les médias et les débats publics.
Dès lors, une question s’impose: au nom de quoi un pays peut-il légitimement juger un autre… au point de justifier la violence et un assassinat de masse?

Un angle plus subtil
À mesure que l’on s’élève dans la lecture, le conflit change de nature.
Il ne s’agit plus seulement de territoires ou de ressources, mais de perceptions, de croyances, de narratifs collectifs. Une guerre de l’attention, une guerre des imaginaires.
Ce qui est en jeu, peut-être, ce n’est pas seulement qui gagne sur le terrain… mais qui façonne la réalité que nous percevons.
À l’ère des flux continus d’informations, des images choc, des narratifs calibrés et des algorithmes personnalisés, certains évoquent l’idée que le véritable territoire stratégique ne serait plus seulement géographique, mais cognitif. Le champ de bataille ne se situerait plus uniquement sur des cartes, mais dans les esprits.
Dans le cadre du conflit iranien, cette hypothèse prend une résonance particulière. Chaque camp ne cherche pas seulement à affaiblir l’autre militairement, mais à orienter les perceptions, à provoquer des réactions émotionnelles, à installer des grilles de lecture durables. Indignation, peur, compassion sélective, sidération: autant d’états intérieurs qui peuvent être activés, amplifiés ou canalisés. Le cerveau humain devient alors un espace de projection, où se jouent des luttes invisibles, non pas pour contrôler ce que nous pensons explicitement, mais pour influencer ce que nous croyons être réel.
Sans sombrer dans une vision paranoïaque, cette lecture invite à une vigilance nouvelle: reprendre souveraineté sur notre attention, ralentir nos réactions, questionner nos évidences. Car peut-être que, dans cette guerre des récits et des perceptions, la forme la plus subtile de liberté consiste simplement à garder un esprit clair dans un monde qui cherche en permanence à le troubler.
Les maîtres du monde et l’accéléra-sionisme
À mesure que l’on explore les couches plus profondes de ce conflit, certaines lectures évoquent une dimension eschatologique ou territoriales qui trouveraient dans le chaos du Proche-Orient un terrain favorable à leur accomplissement, où les événements actuels seraient interprétés comme les signes d’un basculement plus vaste. Dans ce cadre, le rôle du sionisme chrétien évangélique mérite d’être regardé avec attention. Influente notamment aux États-Unis, cette vision considère le soutien à Israël, coûte que coûte, comme l’accomplissement de prophéties bibliques et comme une étape vers le retour du Christ pour les uns, du Machia'h pour les autres.
Mais derrière cette apparente convergence avec le destin d’Israël, une nuance majeure s’impose. Le retour du Christ, tel qu’il est envisagé dans ces courants évangéliques, ne correspond pas à la venue du Messie attendue dans le judaïsme. D’un côté, un Messie déjà venu qui reviendrait à la fin des temps; de l’autre, un Messie encore à venir, souvent appelé Machia’h. Celui-ci est censé rassembler les exilés, de restaurer l’unité du peuple d’Israël et de rétablir une forme de souveraineté en harmonie avec la loi (la Torah). Il ne s’agit pas d’une domination, mais d’un retour à un ordre perçu comme juste et équilibré par le peuple juif.
Ce n’est pas une alliance fondée sur une vision identique du monde, mais sur une convergence temporaire d’intérêts, de récits et de symboles.

Au-delà de tout: retrouver l’unité
Et puis, il y a encore un étage au-dessus. Le plus silencieux. Le plus exigeant. Loin d’être le dernier niveau de notre compréhension, il permet cependant de prendre de la hauteur. Sur ce niveau, les oppositions se dissolvent; les camps perdent de leur rigidité. L’on cesse de chercher des coupables pour retrouver des êtres humains. S’il en reste…
Car derrière les États, les stratégies et les récits, il y a des femmes, des hommes, des enfants, des vies suspendues à des décisions qui les dépassent. Pendant ma mission en Iran, je me souviens combien j’ai toujours cherché à me relier à la beauté de ceux qui croisaient ma route. J’avais notamment été bouleversée par le récit d’un ancien pilote militaire iranien qui avait été abattu par les Irakiens et retenu captif pendant 18 ans. Il était passé par notre bureau pour raconter son histoire et documenter notre action. Malgré les simulations d’exécution, malgré les tortures, il n’a jamais exprimé de haine contre ses geôliers. C’est pourquoi, le jour de sa libération, il les a vu pleurer… La compassion de leur victime les avait rendu un peu plus humains. Je n’oublierai jamais cet homme...
A cet étage de la réalité, l’esprit de l’homme a été passé au tamis, comme un orpailleur à l’œuvre sur son bout de rivière. Après avoir éliminé le sable, ne reste que les pépites de l’âme.
Comprendre pour ne pas haïr
Cet entretien avec François Meylan n’apporte pas de réponses définitives. Il ouvre des pistes. Il invite à penser autrement. À refuser les simplifications. À cultiver le discernement. À tenir ensemble des réalités parfois contradictoires sans céder à la tentation du jugement rapide. Et surtout, à faire confiance aux Iraniens, à l'âme perse et à la poésie qui les habitent à chaque coin de rue.
Dans un monde fragmenté, peut-être que notre responsabilité la plus profonde est celle-ci:
rester lucides sans devenir cyniques, sensibles sans devenir manipulables, et conscients sans jamais cesser d’être humains.
Car au bout du compte, au-delà des récits, des guerres et des frontières, il reste une évidence fragile et essentielle: même si nous n’appartenons clairement pas tous au même monde, je ressens intimement que nous appartenons tous au même souffle.




Merci Isabelle pour ce beau texte qui nous incite à réfléchir. Qui sommes-nous pour diaboliser tout un peuple et donner des leçons au monde entier. Comme vous le dites, les "démocraties" occidentales ne sont pas si bonnes que ça en matière de libertés individuelles et de liberté d'expression, l'exemple de Jacques Baud fait foi. Et je suis d'avis que la situation va s'empirer dans les années à venir. La majorité de la population est anesthésiée par les tracasseries du quotidien et sa dépendance aux écrans, et ne voit ainsi rien venir. Un pays est diabolisé pour démontrer que c'est pire ailleurs, mais l'est-ce autant que ça? Réveillons-nous avant qu'il ne soit trop tard.