La paix, ce joyeux Bronx!
- Isabelle Alexandrine Bourgeois

- 26 juin
- 9 min de lecture
Dernière mise à jour : 28 juin
En 2010, alors que je traversais plusieurs continents avec l'équipe de base de la Première Marche mondiale pour la Paix et la Non-Violence, je croyais naïvement que la paix se construirait en réunissant des femmes et des hommes animés par le même idéal.
J'allais me prendre une claque: nous parlions joyeusement de paix avec les personnes que nous rencontrions au cours de notre tour du monde, tandis que nous nous faisions souvent la guerre entre marcheurs. Tout le monde veut la paix... à condition qu'elle ressemble exactement à la sienne. Seize ans plus tard, c'est précisément cette expérience fondatrice qui donnera tout son sens à ma participation à la journée «Ensemble en Paix», organisée le 3 octobre prochain au Hameau de l'Étoile à Saint-Martin de Londres (France)*.

Le mot "paix" est devenu un buffet à gogo où chacun se gave de ce qui lui plaît et fait la fine bouche sur le reste. On y dépose nos convictions comme on remplit un chariot de supermarché: un carton de spiritualité, une brique de politique, de l’écologie dans une barquette biodégradable, quelques idéaux bien emballés, deux ou trois blessures en conserve, des projections en vrac et beaucoup d'espérance. Ensuite, chacun repart persuadé d'avoir acheté la vraie paix, tandis que son voisin pousse exactement le même caddie... dans le rayon d'en face.
On parle de paix économique, de paix sociale, de paix fiscale, de paix intérieure, de paix armée, de processus de paix, de gardiens de la paix... Pour devenir enfin fréquentables, nous redoublons d'ingéniosité pour fabriquer la paix à coups de congrès, de colloques, de traités, de marches blanches et de grandes déclarations d'intention. Et, dans ce domaine, je peux désormais afficher quelques galons au compteur. Mais la réalité m'a rendue beaucoup plus modeste.
Le danger des idéologies pacifistes
J'ai parfois l'impression que nous cherchons la paix au mauvais endroit. Que trop d'identification nuit à son déploiement. L'excellent essai d'Amin Maalouf "Les identités meurtrières" nous questionne précisément sur la notion de perception identitaire et les conflits qu'elle peut occasionner.
Nous recherchons la paix dans les concepts, les slogans, les manifestes, les réformes de genres ou linguistiques, comme si changer de sexe ou de mots suffisait à transformer les consciences. Une idéologie, même animée des meilleures intentions, peut facilement devenir un nouveau territoire à défendre et à imposer aux autres. Or, dès qu'il y a un territoire à défendre, il y a une frontière. Et derrière chaque frontière sommeille toujours la possibilité d'un conflit.
Le débat autour de l'écriture inclusive illustre assez bien cette illusion. Pour beaucoup, elle représente moins un progrès humain qu'une nouvelle norme administrative, une contrainte intellectuelle venant s'ajouter à toutes les autres. Que l'on y adhère ou non importe finalement assez peu. Et je respecte la sensibilité de ceux qui la pratique. Or, de mon point de vue, un texte rédigé avec une orthographe inclusive ne rend pas son auteur plus pacifique qu'un texte écrit selon les règles traditionnelles. On peut parfaitement ponctuer chaque phrase de points médians tout en demeurant animé par le ressentiment, l'intolérance ou le mépris, tout comme on peut écrire un français classique avec un profond respect de l'autre.
En attendant, on mobilise des montagnes d'énergie et de ressources naturelles, on réimprime des tonnes de papier, on en jette d'autres, on remplace des millions de documents administratifs et l'on nourrit une nouvelle bureaucratie... sans être certains d'avoir fait progresser la paix d'un seul millimètre.
Souvenez-vous: l'éditeur anglo-saxon de "Charlie et la chocolaterie" et d'autres ouvrages de Roald Dahl avait réécrit en 2023 des centaines de passages pour supprimer ou modifier des mots jugés offensants («gros», «laid», «fou», etc.)...Or, devant le tollé international, il a finalement été contraint de republier les versions originales à côté des nouvelles. Grâce au "politiquement correct" déroulé à l'extrême, les nouveaux auteurs publient de plus en plus de romans aussi lisse qu'une brochure de banque. Si l'on continue ainsi, sous couvert de bonnes intentions, la vie ne risque-t-elle pas de ressembler à un monde sous papier bulle?

La paix, sans mode d'emploi La paix ne se niche ni dans une convention grammaticale ni dans une doctrine, aussi généreuse soit-elle; elle se manifeste dans la qualité de notre présence, dans notre capacité à rencontrer autrui sans chercher à lui imposer notre vision du monde. Les mots peuvent accompagner une transformation intérieure, mais ils ne la remplacent jamais.
Il m'arrive aussi de penser à Auroville, cette cité idéale en Inde imaginée par la Française Mirra Alfassa (1878-1973), appelée "La Mère", compagne spirituelle du philosophe Sri Aurobindo (1872-1950) pour accueillir une humanité réconciliée, au-delà des religions, des nationalités et des idéologies. Plus d'un demi-siècle après sa fondation, ce rêve magnifique se heurte pourtant, lui aussi, aux vieux démons de l'humanité: querelles de gouvernance, affrontements de visions, accusations d'autoritarisme, tensions politiques et luttes d'influence, aujourd'hui exacerbées par la récente intervention du pouvoir indien.
"La peur règne", confie sous couvert de l'anonymat un ancien résident d'Auroville qui compte 3.300 habitants dont la moitié sont étrangers. "Beaucoup vivent dans l'incertitude, tout le monde se sent vulnérable et en danger." Ce climat délétère s'est installé en 2021, avec la nomination par le gouvernement à la tête de la cité de Jayanti Ravi, une proche du Premier ministre Narendra Modi. Et si finalement, la paix, c'était d'accepter la guerre? Non pas fermer les yeux sur les guerres qui ravagent le monde, mais apprendre à métamorphoser ce qui, en nous, continue de s’affronter..
Les bienfaits du "Mal" Le "vivre ensemble" idéal ne s'impose pas par décret, il est le fruit d'une métamorphose de la conscience. Tant que cette métamorphose n'a pas eu lieu à une échelle suffisante, les tentatives de paix resteront fragiles, parce qu'elles reposeront sur des êtres qui continuent, souvent malgré eux, à projeter leurs peurs, leurs désirs et leurs intérêts sur le monde.
C'est la raison pour laquelle pour de nombreux penseurs comme Rudolf Steiner, les conflits ne sont pas des accidents de parcours, mais une étape de l'évolution absolument nécessaire au développement de la liberté humaine. La liberté ne peut apparaître que parce que nous sommes constamment placés devant des forces contradictoires qui nous aident à nous affranchir de nos chaînes psychologiques.
Le jour où j'ai cessé de croire que la paix était un objectif politique, j'ai intégré qu'elle relevait avant tout d'une transformation de la conscience. Pour Bernard de Montreal, la paix est l'état naturel de l'être lorsque sa pensée n'est plus gouvernée par l'ego, lui-même assujetti au monde astral, mais par l'intelligence universelle. Pour feu l’initié québécois, nous sommes en paix lorsque nous ne réagissons plus psychologiquement aux événements et cédons la place à de l'Énergie intelligente "qui sait". Dans cette disponibilité intérieure, même si nous sommes impactés par une actualité difficile, même si nous ressentons de l'émotion, nous ne nous laissons pas gouverner par elle.
Joy for the Planet, l’une des grandes aventures de ma vie
Ce sont un peu des gens de cette envergure que j'ai rencontrés en 2018. J'avais traversé l’Europe en camping-car pendant un an, à la rencontre de gens ordinaires extraordinaires ignorés des médias conventionnels; ceux qui subliment leur souffrance en un acte de création. Ceux qui malgré les revers de l’existence ne plient pas sous le fouet de la peur et des egos. Au contraire, ils font des bulles de savon avec le souffle de l’Esprit qui descend sur eux.
De ce voyage sont nés un film "La route de la joie", un livre, des centaines de reportages et surtout Joy for the Planet, un mouvement qui repose sur une conviction simple: nous ne transformerons jamais durablement le monde en ne racontant que ce qui l'abîme. Il est devenu vital de rendre visibles les femmes et les hommes qui expérimentent déjà des solutions, incarnent d'autres manières de vivre et rappellent que la joie est, elle aussi, une force de transformation collective.

C'est précisément cette aventure que je vous raconterai le 3 octobre 2026, au Hameau de l'Étoile, à l'invitation du collectif Les Reliés en Paix. Depuis plusieurs années, cette association rassemble des femmes et des hommes qui ont fait le choix d'une démarche aussi simple que radicale: avant de vouloir réparer le monde, apprendre à pacifier l'espace intérieur où naissent nos pensées, nos jugements et nos réactions. Entièrement portée par des bénévoles, libre de toute appartenance politique, religieuse ou idéologique, elle rappelle que la paix n'est pas une doctrine supplémentaire, mais un état d'être qui commence par une réconciliation avec soi-même avant de pouvoir rayonner dans la famille, le voisinage, la cité et, peut-être un jour, entre les peuples.
Cette journée réunira conférences, ateliers, concerts, espaces de dialogue et témoignages, non pour délivrer une méthode universelle, mais pour permettre à chacun d'explorer son propre chemin de pacification. Les organisateurs parlent désormais de «paix en action», cette paix qui ne demeure pas confinée à la méditation, une posture en tailleur ou à une série Netflix bisounours, mais qui se traduit dans nos relations quotidiennes, dans notre manière d'écouter, de pardonner, de coopérer et de servir plus grand que nous.

Nous aurons également la chance d'écouter le célèbre duo Pierre et Gerald qui nous inviteront à explorer la non-dualité, cette voie qui propose de dépasser l'illusion de la séparation entre soi, les autres et le monde. À travers leur propre cheminement, ils rappellent que la paix ne consiste peut-être pas à réconcilier deux camps opposés, mais à découvrir l'unité qui les relie déjà. Nous ne devenons pas en paix parce que le monde change; le monde change parce que notre regard cesse de fabriquer le conflit.
Se libérer de nos geôliers
Pour ma part, les années ont progressivement déplacé mon regard. Si je continue à croire profondément à l'engagement citoyen, je suis devenue convaincue que la paix ne pourra jamais s'établir durablement tant que nous ignorerons le théâtre invisible où se jouent nos conflits les plus profonds. Nos pensées, nos impulsions, nos réactions ne naissent pas toujours de notre conscience souveraine. Elles sont traversées d'influences, de conditionnements, d'automatismes et, selon certains chercheurs, de forces invisibles qui doivent précisément leur survie à nos émotions les plus denses.
Je n'affirme pas cette vision comme un dogme. Je l'explore comme une hypothèse de travail qui, au fil des années, s'est révélée d'une étonnante fécondité. Car si nos pensées ne sont pas toutes véritablement les nôtres, alors la paix ne consiste plus seulement à résoudre les conflits extérieurs; elle devient cette lente conquête intérieure par laquelle l'ego cesse progressivement d'occuper tout l'espace pour laisser émerger une intelligence plus vaste, que certains nommeront simplement Amour.

La paix n’est pas une descente de lit
À force d'associer la paix à une gentillesse permanente, on finit parfois par confondre le sage avec un paillasson. Pourtant, poser une limite, dire un «non» clair, pousser un coup de gueule ou quitter une relation toxique peut être infiniment plus pacifiant que d'avaler sa colère en souriant. Thomas d'Ansembourg en a même fait un best-seller: Cessez d'être gentil, soyez vrai. Tout est dit. La paix ne nous demande pas d'être toujours agréables, ni aimables; elle nous invite à être profondément authentiques, avec suffisamment de bienveillance pour ne pas blesser l'autre, mais assez de courage pour ne plus nous trahir nous-mêmes.
Au cours de notre marche mondiale, si nous avions commencé par imploser, c’est parce que beaucoup d’entre nous croyaient penser la même chose, alors que nous étions individuellement habités par idéal différent. La paix se dévoile lorsque chacun cesse de croire que sa définition est la meilleure. Notre marche avait aussi dérapé parce que nous étions incapables, par gentillesse, de poser nos limites et de nous protéger contre des comportements disfonctionnels et irrespectueux venant d'autres participants.
Par exemple, la nuit, nous dormions souvent couchés sur un tapis, rassemblés dans une même salle, généreusement mise à disposition pour l'équipe de base dans un temple, une salle de paroisse ou chez un particulier. Comment oublier ce marcheur belge qui nous imposait l’odeur effroyable de ses bottes dont le parfum aurait suffi à gagner la guerre sans tirer un seul coup de feu. À côté de ses rangers qui envahissaient toute la pièce, un munster affiné passait pour un bouquet de pivoines! Ce n'est qu’après plusieurs nuits de torture et de négociations, que nous avons finalement adopté une résolution historique: les bottes dormiraient désormais à l'extérieur de la chambre. La paix avait retrouvé son parfum, n'en déplaise à notre camarade belge. Après trois mois d'aventure et des milliers de rencontres, nous avions réussi à finir notre parcours profondément pacifiés.
Aristote rappelait déjà que l'art n'est pas de ne jamais se mettre en colère, mais de le faire envers la bonne personne, au bon moment et pour la bonne raison. La paix n'est donc pas l'art de tout accepter; elle est peut-être, avant tout, l'art de savoir où s'arrêter... et où tracer une frontière sans construire un mur. La paix n'est pas l'absence de confrontation; elle est la capacité de traverser le conflit sans perdre son humanité. Un bon coup de gueule peut aussi partir d'un espace d'amour en soi et pour les autres.
La journée du 3 octobre s'achèvera en musique avec le concert du MontaudVocal, une chorale gospel dirigée par le talentueux Emmanuel Pi Djob, accompagné de la puissante voix de Priscilla Ya qui n'a rien à envier aux plus grandes chanteuses de Gospel.
Au fond, n'est-ce pas là une belle définition de la paix? Une chorale ne devient pas harmonieuse parce que tout le monde chante la même note, mais parce que chacun ose offrir sa propre voix au service d'une œuvre commune, quitte à s'autoriser une fausse note. Le pianiste Marc Vella en a même fait l'éloge, rappelant qu'une fausse note n'est jamais une catastrophe lorsqu'on sait l'accueillir et la transformer en musique.
Il en va peut-être de même de nos vies. "Foutez-vous la paix!", a invectivé avec audace Fabrice Midal dans son livre à succès. Nous passons tant de temps à vouloir être des êtres de paix, à gommer nos erreurs, notre part d'ombre, à refouler nos contradictions et nos détours, alors que ce sont précisément ces aspérités vues et acceptées qui polissent peu à peu la pierre brute. Jusqu'à révéler le diamant en soi. La paix n'est sans doute pas l'absence de dissonances, mais cette mystérieuse alchimie qui transforme nos fausses notes en symphonie et nos fêlures en lumière.
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Il reste encore quelques jours, jusqu'au 30 juin, pour bénéficier du tarif préférentiel de 40€ et participer à la journée "Ensemble-en-Paix " le 3 octobre 2026: Programme et billetterie *Pour des raisons publicitaire, cet article est en accès libre.





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