126 battements de cœur pour Genève
- Isabelle Alexandrine Bourgeois

- il y a 2 jours
- 14 min de lecture
Dans la Cité de Calvin, certaines personnes bâtissent des ponts là où d'autres ne voient que des frontières. Depuis plusieurs années, l'écrivain genevois d'origine libanaise Zahi Haddad s'attache à raconter ces destins qui donnent un visage à la Genève internationale. Son ouvrage "126 battements de cœur pour la Genève internationale", publié aux éditions Slatkine, réunit autant de parcours singuliers que de nationalités, dans un vibrant hommage à cette cité où se croisent les cultures, les engagements et les espérances. Fruit de dix-huit mois de rencontres, ce livre célèbre la société civile genevoise et celles et ceux qui, souvent loin des projecteurs, contribuent à faire rayonner Genève bien au-delà de son périmètre. Après une première version en anglais et en français, il vient de paraître en plusieurs langues.
Crédit photos: Aurélien Bergot

Alors que l'ouvrage est sorti en français et en anglais en novembre 2020 à l’occasion du 100e anniversaire de la première réunion de la SdN à Genève, d’autres langues sont désormais disponibles: allemand, albanais et espagnol. Il offre à un public international l'occasion de découvrir cette mosaïque humaine qui fait battre le cœur de Genève. Une excellente raison de reprendre le dialogue avec son auteur et de revenir sur quelques-uns des portraits qui ont particulièrement retenu l'attention de Planète Vagabonde.
Zahi, votre livre rassemble 126 personnalités parmi les milliers qui font vivre la Genève internationale. Quels ont été les principaux critères qui ont guidé votre sélection et votre manière d'aborder chaque portrait?
J’ai longtemps travaillé, pour diverses institutions, autour de cette place unique dans le monde. Fin 2018, j’ai eu envie de lui rendre hommage en mettant à l’honneur les personnes qui font rayonner le nom de Genève dans le monde.
Le livre devait sortir en novembre 2020 afin de correspondre au 100e anniversaire de la Société des Nations, ancêtre de l’ONU. J’ai fait ce choix et ai très vite pris le parti de m’intéresser uniquement à la société civile qui est souvent en capacité d’agir de façon souple, rapide et efficiente.
Les premières thématiques étaient les plus médiatisées, à commencer par la préservation de l’environnement, la coopération au développement, la santé, l’innovation et les nouvelles technologies ou encore l’accès à l’éducation de paix.
Puis, la culture a déboulé dans le projet et a pris la place primordiale qu’elle devrait, à mon avis, tenir dans nos sociétés, celle de passerelle entre êtres humains et d’espace de dialogue. À ce propos, pour moi qui adore les histoires, toutes les interviews que j’ai menées m’ont rappelé à quel point nos parcours, nos aspirations et nos rêves se ressemblent.
Au final, 126 personnes, porteuses d’origines, d’identités, de points de vue différents, que je ne connaissais pas pour la plupart m’ont fait confiance, à l’instar de la centaine d’interlocuteurs que j’ai pu consulter durant tout le processus (représentants d’associations, d’organisations internationales, de fondations, etc.).

Vous êtes né au Liban avant de grandir à Genève. En quoi votre propre parcours entre plusieurs cultures a-t-il façonné votre regard d'auteur et votre envie de raconter ces histoires humaines?
Enfant, je voyais débarquer à la maison des invités venant des quatre coins de la planète, parlant diverses langues et affichant des habitudes et des points de vue sur le monde qui me fascinaient. Mes parents avaient cette ouverture au monde que j’ai ensuite pu cultiver dans ma vie personnelle, académique et professionnelle.
J’ai ainsi vécu et travaillé au Liban et étudié aux Etats-Unis, avec toujours l’envie de rencontrer de nouvelles personnes, de découvrir la réalité qui les avait vues évoluer. De comprendre ce qui nous unit, notre besoin de nous connecter les uns aux autres. J’ai pu poursuivre sur ma lancée à Genève en travaillant pour des organisations internationales, des ONG et aussi pour la Ville de Genève qui développait ses relations avec sa place internationale et avec d’autres villes dans le monde.
À ces égards, ce livre est arrivé comme une sorte de conclusion, de synthèse. Il est aussi un précieux point de départ pour mon travail d’écrivain et de biographe puisque les 126 portraits que je présente sont de brefs parcours de vie, autant de miroirs passionnants que le hasard et le destin m’ont proposé.
Après avoir rencontré 126 femmes et hommes inspirants: si vous deviez désigner le héros des héros, celui ou celle qui résume à lui seul l'esprit de votre ouvrage, qui choisiriez-vous… et pourquoi?
Le héros de ce livre est probablement l’humanisme dont nous savons faire preuve. C’est l’altérité, ce besoin de se mettre au service de nos contemporains, de proposer des solutions aux défis que nous devons relever jour après jour. Les « 126 » le font naturellement, avec leurs moyens, leur enthousiasme, leur générosité.
Ce que je retiens encore, ce sont les parcours de vie, souvent dans des cadres et des logiques que nous, Suisses et «Occidentaux», oublions parfois. Parmi les personnes que j’ai rencontrées, certaines ont vécu des bouleversements historiques pour lesquelles nous n’avons pas les mots, comme la chute du Mur de Berlin ou la transition d’un empire à une démocratie, mettant à chaque fois en lumière les conditions de vie avant et après.
Si je dois choisir un lieu, je pense à celle que l’on appelle la «Genève internationale»; c’est aussi une héroïne à bien des égards. À nous de continuer à faire vivre ces deux héros!

Votre portrait d'Alain Bittar met en lumière une personnalité engagée dans le dialogue entre les cultures. Qu'est-ce qui, dans son parcours, vous a le plus touché personnellement?
Son enfance à Château-d’Oex ! C’était complètement inattendu et tellement touchant. Porteur d’identités diverses et complémentaires, Alain a beaucoup bourlingué. Il a observé et écouté le monde avec, je pense, beaucoup de passion. Aujourd’hui, il retranscrit sa vision du monde dans la librairie L’Olivier qu’il cultive depuis le début des années 1980. À l’ombre de ce lieu mythique du quartier des Pâquis, il accueille la découverte, le dialogue, les échanges. L’écoute mutuelle. Pendant le Salon du livre de Genève, il propose également une fantastique plateforme pour les écrivains levantins, orientaux et africains.

À travers Alix Muanza Miguel, vous racontez une trajectoire où engagement et résilience semblent intimement liés. Quelle leçon universelle souhaitiez-vous transmettre à travers son histoire?
C’est le rôle de la culture dont je parlais précédemment. Dans la vie d’Alix c’est la danse, le Krump plus exactement qui le sauve, le porte et que je découvre grâce à lui. Elle est une réponse à toutes ses peurs d’adolescent qui le taraudaient, échec scolaire, chômage, exclusion, isolement, jusqu’à la reconnaissance internationale sur différentes scènes du monde et la création de la compagnie genevoise « Caractère ». C’est, là, je pense, la force de toute discipline artistique. Un parcours en tous points exemplaire et inspirant.

Audrey Selian évolue à la croisée de l'innovation, des nouvelles technologies et du développement international. Selon vous, en quoi son parcours illustre-t-il une nouvelle manière d'agir pour le bien commun?
Je rencontre Audrey à Coppet; notre discussion dépasse largement les 90 minutes que je demande alors à chaque personne. C’est passionnant. La première chose qu’elle me dit, c’est qu’elle veut changer le système grâce à l’investissement social. À cette nouvelle approche qui canalise des capitaux en direction de PME à fort impact et touche concrètement des bénéficiaires, en Inde en l’occurrence. C’est l’un des grands bouleversements: aider et transmettre du savoir pour grandir sans liens de dépendance.
À chaque fois grâce à l’introduction et la maîtrise de nouvelles technologies, les programmes du réseau Artha, qu’elle dirige, favorisent le recyclage des déchets ou l’assainissement de l’eau. D’autres projets donnent l’accès à une éducation ou à des soins de qualité ou encore à une énergie durable. Se définissant comme une rêveuse, Audrey recherche avant tout le bien-être d’un maximum de personnes et cette liberté qu’elle chérit tant. Un bonheur de l’écouter.

Le parcours d'Azamat Rakhimov relie plusieurs mondes et plusieurs cultures. Qu'est-ce que son histoire dit de la capacité de Genève à accueillir les talents venus d'ailleurs?
Dans sa tradition séculaire d’accueil, Genève ouvre ses portes à des intellectuels, des artistes, des entrepreneurs venus d’un peu partout dans le monde. Ceux-ci s’y installent et s’y épanouissent, via leur communauté d’origine ou grâce à ce que l’on appelle encore souvent «l’Esprit de Genève».
Quant à Azamat, c’est un poète, féru de littérature. Installé sur la terrasse d’un café de la Vieille Ville de Genève, il m’a dit sa passion pour Dumas et Shakespeare. Pour le verbe, les beaux mots. En 2019, lorsque je croise son chemin, il a déjà un parcours professionnel aussi riche qu’éclectique. À tour de rôle, journaliste, analyste des risques, interviewer, il aime l’Autre, toujours curieux d’une belle rencontre.
Le jeu qu’il propose à l’époque, «Quoi, où, quand?» s’inscrit dans cette veine puisqu’il fédère russophones et russophiles, de Genève et de la région lémanique, autour d’une kyrielle de devinettes et d’énigmes qui invitent à la réflexion et au partage entre participants.
Je pense que nous sommes toutes et tous une richesse pour ceux que nous côtoyons ; il est malheureusement trop facile de l’oublier et Genève doit continuer à cultiver sa tradition.

Vous avez choisi de réunir Beth et Patricia Carvalho dans un même portrait. Qu'est-ce que leur complémentarité raconte sur la puissance des projets portés à plusieurs?
Beth est née à Praia, au Cap-Vert, dans une période coloniale où il était interdit de chanter, où les tambours étaient remplacés par de gros sacs de vêtements pour créer, malgré tout, le rythme et la musique. Patricia, sa fille, est venue au monde à Genève à l’aube des années 1990, dans une République en plein essor. Deux mondes, deux histoires diamétralement opposés. Et, pourtant, une famille et un univers, celui de la musique, qui les complète ; une guitare et une voix portant une culture créole unique, sublime.
Lorsque les deux femmes fusionnent, elles fondent «Beth & Patricia» et répandent, ensemble, leurs rythmes chaleureux et langoureux en Europe et aux Etats-Unis, notamment avec « Miss Saudadi ». Alors, oui, à deux, à plusieurs, nous allons forcément plus loin et c’est tellement important d’être bien entouré ! Nous sommes l’addition de nos choix mais aussi et surtout des personnes que nous fréquentons le plus.

Le parcours de Delia Mamon témoigne d'un engagement constant auprès des populations vulnérables. Quel moment de votre rencontre vous a convaincu qu'elle devait absolument figurer parmi vos 126 portraits?
Je l’ai su avant notre rencontre. J’avais déjà entendu parler de Graines de Paix et de son engagement pour une éducation à la paix dès le plus jeune âge. Avec les formations qu’elle développe, la Fondation veut donner à chaque enfant les clefs pour grandir en paix, développer son potentiel et se mobiliser en faveur de notre avenir à tous.
Ce travail résonne en moi comme une évidence d’autant que la méthode de Graines de paix concerne non seulement les élèves mais aussi leurs professeurs et leurs parents. C’est une approche participative et inclusive, deux mots à la mode qui sont pourtant parfois oubliés. À cet égard, pourquoi ne pas plus parler philosophie, valeurs, sens de la vie?
En cheffe d’orchestre, Delia déploie une conviction et une détermination extraordinaire, elle qui s’est intéressée très jeune à la marche du monde et à l’absence de paix. Ses origines multiples et sa compréhension de la mécanique humaine sont probablement ses grandes forces pour mener à bien ce projet pacifique dans un cercle aussi magique que vertueux.

Chez Fabrizio von Arx, on perçoit une volonté de rapprocher les êtres au-delà des différences. Quel aspect de sa personnalité vous semble le plus représentatif de l'esprit genevois?
Fabrizio, c’est probablement cette ouverture au monde qui caractérise tant la place internationale de Genève et son Esprit séculaire. C’est aussi sa volonté d’insuffler la paix grâce à son violon, magnifiquement nommé «The Angel» ex Madrileno 1720.
Avec Fabrizio, je croise la route d’un passionné, qui parle avec les mains, qui connaît l’histoire, qui s’enflamme parce qu’il est totalement habité par la musique. Parce qu’il veut l’offrir partout où il va en souhaitant « toucher à l’universalité de la musique. À l’émotion.»

Le portrait de Flavio Borda D'Agua illustre un dialogue fécond entre cultures et continents. Selon vous, que nous enseigne son itinéraire sur la richesse du métissage?
Flavio incarne cet «Esprit de Genève» dont je parle dans cette interview et à propos duquel Robert de Traz a dit la chose suivante: «Genève est une ville où nul homme n’est étranger.» C’est très naturellement que Flavio s’intéresse au monde qui bouge autour de lui et qu’il l’accueille régulièrement dans ses réflexions, pendant ses études d’abord puis dans sa vie professionnelle.
Dans cette veine, Flavio, c’est aussi cette affirmation fondamentale, après un stage au Consulat général du Portugal à Genève: «Je n’avais pas envie de vivre ma vie exclusivement sous l’angle portugais.» Confirmant les propos de De Traz, il a décidé d’être Genevois et de vivre comme tel en portant en lui et en animant cet Esprit si particulier à notre cité.

Vous avez eu la gentillesse de me consacrer un portrait... Pourquoi?
Je vous ai retrouvée de nombreuses années après nos études en sciences politiques, à l’heure où vous sillonniez l’Europe en quête de ceux que vous appeliez les «Joyeux», ces esprits-libres, solidaires et empathiques, pleins de lumière et dédiés au mieux-vivre et au mieux-être.
Pour les mettre à l'honneur, vous avez parcouru 40'000 kilomètres en camping-car à travers l'Europe et traversé vingt-trois pays, portant haut les couleurs de Genève où vous avez grandi et de la Suisse. Comment aurais-je pu passer à côté de votre joyeuse aventure que vous avez retranscrite dans un documentaire "La route de la joie" et un livre si touchants et émouvants? Je partage pleinement votre envie, votre besoin de ralentir, de prendre le temps et de rencontrer des personnages simples et authentiques.

À travers Ivonne Gonzales, vous mettez en avant une femme engagée au service de l'humain. Quelle qualité personnelle vous a le plus marqué chez elle?
Au risque d’être redondant, je dirais qu’Ivonne est une autre passionnée, un volcan, un enthousiasme contagieux ! En faisant mes recherches, j’ai d’abord découvert une chanteuse caraïbe férue de jazz, de chant classique, de salsa, de mambo, de cha cha cha. Plus tard, elle m’expliquera qu’elle a étudié le droit et travaillé pour la Banque mondiale et le pouvoir judiciaire genevois, qu’elle a vécu à Washington et à Barcelone, qu’elle jongle avec les arts avec un plaisir infini.
Avant de l’interviewer, je suis encore tombé sur le projet, peu connu, qui l’occupait alors et qui coule toujours de source dans ses veines. Ivonne veut «noircir Wikipedia», y présenter des femmes et des artistes noires, souvent sous-représentées dans cette vaste encyclopédie en ligne. Son esprit d’entreprise est impressionnant, une inspiration absolument désarmante.

James Nikitine consacre son énergie à la préservation des océans. Pourquoi était-il important, dans un livre consacré à Genève, de faire une place aussi forte aux enjeux environnementaux mondiaux?
Tout simplement parce que James porte, comme les autres personnalités du livre, les couleurs genevoises à l’extrême bout du monde, qui plus est autour d’une thématique primordiale qu’est la préservation des océans, véritables poumons de notre planète. Si, pour lui, tout a en partie commencé à Genève, au bord du lac Léman, il s’est ensuite expatrié en Nouvelle-Zélande, sur les rivages de l’un de ses terrains de jeu privilégiés, au bord du Pacifique Sud. Rencontrer et écouter James fut un privilège, une leçon bienveillante sur des enjeux que je connaissais mal.
Quant à Genève, elle est l’hôte de l’UICN et de l’UNESCO, pour lesquelles James a d’ailleurs travaillé comme consultant. De ce fait, elle tient une place majeur lorsqu’il s’agit de se mobiliser pour la préservation de la nature et de notre patrimoine mondial.

Le parcours de Jan Isler témoigne d'un engagement discret mais durable. Selon vous, quelles sont les qualités qui distinguent les véritables bâtisseurs de paix?
Je crois qu’il faut savoir écouter en se mettant à la place de ses vis-à-vis et en évitant d’injecter ses propres expériences dans le dialogue.
Calme, posé, attentif, Jan incarne vraiment cet état d’esprit. Sa capacité d’écoute, rare, m’a vraiment impressionné. D’ailleurs, son association OneAction, fondée en décembre 2011, est la concrétisation de cette attitude : altérité et volonté d’apporter du bien-être à travers différents projets de coopération, notamment dans l’éducation, la conservation de la nature et la reforestation, autant de piliers majeurs pour bâtir une paix durable.

Omar Ba est devenu une voix importante de l'intégration et du dialogue interculturel. Que souhaiteriez-vous que chaque lecteur retienne de son histoire?
Ce qui me frappe le plus dans l’histoire d’Omar, c’est la façon avec laquelle le destin, si l’on accepte son existence, semble avoir décidé du chemin qu’il devait emprunter. Lui-même m’a affirmé avoir plusieurs fois essayé d’abandonner la peinture pour pouvoir gagner sa vie correctement mais que, à chaque fois, il est revenu à son art. Et c’est lorsqu’il s’est retrouvé au plus bas, au bord de la rupture, qu’il a finalement percé et trouvé la reconnaissance.
Peut-être que quelque chose en lui n’a jamais voulu autre chose. Peut-être aussi qu’il s’est accroché fermement à ses rêves et à ce qui est inscrit au plus profond de son âme ; je crois beaucoup en cela en tout cas et au fait que nous pouvons déclencher dans nos vies – même lorsque nous ne voyons pas toujours comment cela va arriver – des cercles vertueux dans lesquels tout s’emboîte parfaitement.
Quant au dialogue interculturel, Omar m’a dit que le fait de vivre à Genève lui a permis de prendre du recul, de faire le point sur ses origines et d’adopter, dans ses œuvres, un point de vue sénégalais sur les piliers de son travail que sont l’écologie et les rapports Nord-Sud. Ce sont là un cheminement et une conclusion des plus inspirants.

Le parcours de Rainer Juan Gude traverse plusieurs disciplines et plusieurs cultures. En quoi représente-t-il, selon vous, cette Genève ouverte sur le monde?
Je pense que la multiplicité de cultures et de disciplines favorisent l’ouverture au monde. Si nous les maîtrisons, nous pouvons mieux comprendre ce qui nous entoure, tant intellectuellement qu’émotionnellement. Nous pouvons nous projeter et aimer l’humanité tout en nous mettant concrètement à son service.
Je crois que c’est le cas de Rainer. Lorsque je l’ai rencontré, il œuvrait pour la paix et la résolution de conflits ; sa participation à mon livre était une évidence pour moi, je voulais l’entendre. D’ailleurs, sans préambule, il m’a dit que, dans jeunesse, il fallait presque un passeport pour rendre visite à ses parents et venir chez lui. D’origine allemande et espagnole, Rainer est né aux Etats-Unis et porte un patronyme d’origine norvégienne, ce qui lui montre très vite l’importance de l’écoute et du dialogue.
D’ailleurs, Rainer a étudié la théologie à Boston, a vécu en Italie avant d’atterrir à Genève pour suivre un programme académique en relations internationales. Cette multiplicité est de plus en plus la tendance, c’est elle qui permet de sortir des sentiers battus, des stéréotypes.

Raphael Eklu-Natey illustre une forme d'engagement où l'humain demeure toujours au centre. Quel souvenir gardez-vous de votre échange avec lui?
Son sourire ! Raphaël avait la simplicité du devoir accompli, de celui qui a sereinement déroulé le fil de sa vie. Destiné à la prêtrise, il a bifurqué vers la biologie et s’est attelé, trente ans durant, à la rédaction d’un pavé de deux mille pages, le «Dictionnaire et monographies multilingues du potentiel médicinal des plantes africaines». Tout un programme qu’il a ensuite offert aux quatre coins de la planète à l’occasion de plaidoyers en faveur de la médecine traditionnelle ou de conférences académiques.
Toujours avec son sourire et sa « coolitude » aussi débordants que désarmants.

Vous décrivez Rocio Restrepo comme une personnalité qui imagine un monde où chacun peut mettre ses talents au service du collectif. Son regard sur la diversité vous semble-t-il préfigurer la Genève de demain?
Une amie m’avait recommandé de rencontrer Rocio que je ne connaissais pas. Elle semblait incontournable. J’ai rapidement découvert son travail et ai absolument voulu en parler. Seulement, elle ne portait pas le nom de Genève à l’étranger ; le rayonnement qu’elle proposait était en quelque sorte inversé, en se mettant au service de femmes venant de tous les horizons, d’Amérique latine d’abord puis d’une large palette de pays.
Cette solidarité est servie par la détermination et la force tranquille qui transparaissent immédiatement dans les yeux de Rocio. Tout sourire, imperturbable, elle semble toujours persuadée que tout ira bien. D’ailleurs, c’est ce qu’elle a, un jour, dit à une femme, en pleurs, qui était venue la voir. Elle lui a pris la main et la réconfortée, convaincue de la force du collectif. Cette image, tellement puissante, me bouleverse.
Rocio, qui aime dire qu’elle est née à Genève adulte, regarde ses vis-à-vis, réellement, et s’intéresse à eux. Comment ne pas l’inclure dans ce livre et ne pas croire en ce que nous pouvons construire à Genève?

Le parcours de Vladimir Ippolitov est marqué par le dépassement des frontières géographiques comme intellectuelles. Qu'est-ce qui vous a donné envie de raconter son histoire?
La première fois que l’on me parle de Vladimir, j’entends «danseur étoile», «Académie Vaganova», «Troupe du Mariinsky», «Opéra national de Bordeaux». Et puis «Grand-Théâtre de Genève». Alors, j’ai tout de suite voulu en savoir plus, fasciné par le monde du ballet que je ne connaissais pas bien. En plus, le parcours de Vladimir correspondait à ce que je souhaitais mettre en lumière : des origines diverses et un projet entrepreneurial qui dépasse les frontières suisses.
Le reste s’est fait naturellement. Vladimir m’a raconté – comme d’autres d’ailleurs – comment il a été séduit par Genève, son lac, sa vieille ville et son Grand-Théâtre, comment cette ville seule pouvait répondre à ses aspirations, grâce à ses infrastructures, à son multiculturalisme, à la vivacité de sa place internationale, économique et artistique. C’est ainsi qu’il a trouvé le parfait écrin pour ses activités et qu’il m’a rappelé l’incroyable pouvoir d’attraction de Genève.
Le coeur du monde palpite dans le coeur de chaque homme
À travers "126 battements de cœur pour la Genève internationale", Zahi Haddad rappelle qu'au-delà des institutions, des conférences diplomatiques et des grands sommets internationaux, Genève a été et doit rester une aventure profondément humaine, ce qui est un défi toujours plus grand. Son livre offre une galerie de destins qui invitent à croire en la puissance des rencontres, du dialogue et de l'engagement.
La lecture de cet ouvrage nous invite à comprendre une chose essentielle: finalement, chacun pousse son petit caillou, à sa manière et de son mieux, sur la grande marelle de l'existence. Y compris Zahi Haddad, qui des bancs de l'Université à son bureau d'écrivain, a joliment essaimé les rêves et les projets de ces personnalités singulières.
Avec ses nouvelles éditions en plusieurs langues, ces "126 battements de cœur" s'apprêtent désormais à résonner bien au-delà des rives du Léman, emportant avec eux un message universel: celui d'une humanité qui se construit, un visage après l'autre, un cœur après l'autre.




Ce long article, court par rapport au livre, donne envie de lire tous ces parcours de vie qui vont à la découverte de la diversité, la richesse et la complémentarité des différentes cultures. Merci pour ces valeurs mises en évidence ! Blandine
merci pour toutes ces découvertes et témoignages