Fausses lueurs et vraies lumières: comment distinguer?
- Marion Saint Michel

- il y a 1 jour
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A l’heure où la perversion est devenue une méthode de gouvernance, les mauvaises intentions de nos gouvernants se pârent le plus souvent des oripeaux de la bienveillance et des intentions les plus pures. Revenu universel ou aides diverses pour cacher le désir de rendre les citoyens dépendants de l’État, politiques de fausse écologie destinées à restreindre les déplacements, la consommation et même la propriété privée: les exemples sont innombrables, et qui d’entre nous ne s’y est pas déjà laissé prendre? Voici le premier épisode d'une série de trois articles à venir: le discernement Ligne de faille est une chronique de Marion St Michel, psychologue clinicienne, analyste politique et auteure de «Gouvernance perverse: la décoder, s’en libérer» aux Editions Marco Pietteur.

Un constat s’impose: si les dirigeants parviennent à faire passer les mesures les plus nocives pour les populations, c’est aussi parce que celles-ci se laissent abuser, par naïveté («pourquoi nos gouvernants nous voudraient-ils du mal?»), par désintérêt (il est vrai que tout est fait pour détourner le citoyen de la conscience politique), voire par égoïsme ou conformisme social. Si le constat n’est guère joyeux, il nous conduit au moins à savoir par quels chemins nous pouvons, individuellement et collectivement, cesser de nous laisser abuser, et par conséquent nous réemparer progressivement de notre souveraineté.
Pour poser les bases de cette noble mission, je vous propose un parcours en trois étapes, trois qualités qui me semblent essentielles à cette reconquête, et que je vous présenterai en trois chroniques successives sur votre média Planète Vagabonde.
Les qualités que j’ai choisies de vous présenter comme autant de petites lumières sur nos chemins, et qui ne sont évidemment pas exhaustives, seront le discernement, l’esprit critique et ce que j’appellerai la reliance.
Comment distinguer le faux du vrai, quand le premier se présente sous les traits du second? Comment repérer la mauvaise intention derrière le discours politique le plus chaleureux et enflammé? Comment ne pas être abusé quand les Cabinets Conseils les plus performants s’emploient depuis plus d’un siècle, à développer des techniques d’ingénierie sociale dont le seul but est de tromper les populations, d’obtenir d’elles leur consentement au moins implicite à des politiques qui ne sont pas dans leur intérêt, voire qui sont très clairement menées à leur détriment, comme par exemple la plupart des politiques de santé¹
On voit bien que pour se frayer un chemin dans ce parcours du combattant, il va nous falloir développer des qualités qui supposeront d’abord un travail sur nous-même (que notre lecteur pour être abonné à ce média a sans doute déjà largement effectué), puis un travail sur l’appréhension du monde et de ses pièges, le tout sans y perdre sa santé et la joie de vivre qui est ici notre signature.
Le discernement n’est pas enseigné à l’école. Il le fut autrefois et sa disparition n’est pas innocente, pas plus que la baisse continue du niveau de l’instruction donnée aux enfants et des analyses intellectuelles ou autres dissertations, de plus en plus remplacées par des QCM qui sont à l’élaboration intellectuelle ce que l’alphabet est au discours.
Discerner vient du latin «discernere» qui signifie «séparer» et «distinguer».
La première distinction que l’être humain est conduit à faire, est celle entre ce qui lui appartient et ce qui appartient à l’extérieur, ce qui est sien et ce qui est « autre ». Cette première acquisition est le fruit d’une longue progression dans la relation à la mère notamment², qui lorsqu’elle n’est pas acquise conduit tout droit à la psychose.
Au premier niveau de cette acquisition, la personne devient capable de distinguer ce qui est bon pour elle et ce qui lui est néfaste, puis ce qui est vrai et ce qui est faux, ce qui est juste et ce qui ne l’est pas. Chez l’être humain en effet, le discernement commence avec l’acquisition des valeurs (bon/mauvais, juste/injuste, bien/mal).
Puis elle distinguera ce qu’elle voudrait pour elle de ce que l’autre veut, ce qui lui permettra de repérer et d’éviter ce que l’on appelle les projections, et qui consiste à prêter à l’autre les intentions qui sont en fait les nôtres, mais inconsciemment ! Ne croyons pas que la chose soit si facile, tant la plupart des conflits interpersonnels comme d’ailleurs des mouvements de sympathie qu’on éprouve, sont d’abord explicables par les projections - «je prête à autrui ce que je n’arrive pas à voir en moi» en positif comme en négatif ³ - et pour l’autre partie par les réminiscences non conscientisées (une personne porte un parfum, a une attitude physique ou un attribut qui me rappelle inconsciemment une situation antérieure, et j’y réagis en fonction de mon éprouvé de l’époque!). Voilà ce qui fait dire aux psys qu’on est souvent bien plus nombreux qu’on croit dans une relation!
Ce niveau est absolument essentiel à distinguer car c’est celui qui permet de repérer les manipulations. Si je ne me connais pas assez pour appréhender ce qui est de l’ordre de mon vécu personnel émotionnel et le conscientiser (c’est-à-dire mettre dans la lumière de ma conscience ce qui était dans l’ombre de mon inconscient), je vais être incapable de distinguer si l’émotion ressentie m’est propre ou est causée par un élément extérieur, comme une tentative de manipulation.
Je prends un exemple, avec la peur, qui est l’une des émotions les plus manipulées par nos marionnettistes. La peur, comme toute émotion, est un signal d’alarme; elle nous prévient d’un danger possible⁴. Si je ne la reconnais pas comme telle (un signal d’alarme), je vais immédiatement passer à la réaction (très physiologique), sans temps de réflexion. Une voix crie «au feu», et je me mets à courir, sans même savoir d’où vient le feu! Si je peux glisser juste un temps de conscientisation entre l’alarme et ma réaction («on me dit qu’il y a le feu, je sens un peu de peur, mais je dois surtout vérifier ce qui se passe»). Ce temps de discernement est un temps de recul que l’on travaille par exemple dans les pratiques de méditation de Pleine Conscience⁵ , et qui nous rend progressivement plus maîtres de nos émotions et même de notre physiologie, et donc plus autonomes face aux modalités de gouvernance par la peur et autres émotions. De fait, l’émotion se déclenche beaucoup plus tard que lorsque je n’ai jamais travaillé la reconnaissance, l’accueil et le lâcher prise de mes émotions⁶.
Voilà pourquoi par ailleurs, tout ce qui dans notre société insiste sur l’immédiateté (d’un désir, du zapping au scrolling des écrans), tout ce qui me conduit vers
l’impulsivité, l’intolérance à la frustration, la difficulté à stabiliser mon attention⁷, prépare en moi un citoyen influençable et plus manipulable.
A l’inverse, les temps de silence, les contacts avec la nature, la vie avec des animaux, la pratique d’un art martial mais aussi l’écriture d’un journal ou l’habitude ignatienne de faire son examen de conscience ou de s’observer dans la vie courante⁸, nous renforcent dans cette compétence essentielle.
Le discernement s’affine alors de façon plus subtile. D’émotionnel puis d’intellectuel⁹, il devient connecté à l’âme de la personne qui elle-même se laisse inspirée par l’ordre universel, c’est-à-dire cet ensemble de lois qui nous dépassent et dans lesquelles la vie humaine trouve à la fois son socle, sa liberté et ses limites. Autrement dit, à un certain niveau, il n’y a plus de discernement possible sans qu’il s’inscrive dans ces lois naturelles qui supposent d’en intégrer les caractéristiques, les limites et les valeurs.
Le discernement humain est aussi lié à ce que Jung appelait l’Inconscient collectif, qui est l’ensemble des représentations réelles et imaginaires, souvent archétypales, d’une civilisation, et même de l’humanité tout entière. Certains archétypes appartiennent en effet à l’humanité entière, en dépit de certaines nuances et d’expressions différentes de leurs modalités. Un bon discernement conduit alors la personne à adopter des règles de vie et des rapports à autrui qui élèvent progressivement son niveau de conscience et son adaptabilité à d’autres civilisations ou modes de vie.
Le mental se purifie, la pensée devient réceptive à une clarté supérieure, à la possibilité de reconnaître directement la vérité et d’accueillir l’intuition. C’est à ce niveau que se situent les enseignements spirituels, dont ceux de la foi chrétienne pour laquelle le discernement est le fruit d’une relation étroite et d’une communication avec Dieu.
Quelle que soit la façon dont on choisira de travailler son propre discernement et d’aider nos enfants à développer le leur, j’espère vous avoir familiarisés avec son caractère essentiel, pierre d’angle de notre liberté dans le monde, et de notre évolution intérieure.
Voir à cet- propos l’excellent documentaire d’Arte, «Manipuler l’opinion publique» disponible sur You Tube.
Cf René Spitz : « De la naissance à la parole », Paris, PUF, 1993.
3. Les projections sont alors à l’origine à la fois des mouvements de sympathie et d’antipathie.
4. Toute émotion (ex – motion, qui se meut vers l’extérieur, agréable ou désagréable, exprime le ressenti produit par la rencontre de mon être avec le monde extérieur.
Que je préfère appeler de Pleine Présence.
Il est même possible d’obtenir un sang-froid presque total avec un peu d’expérience, et à condition de revenir ensuite au vécu émotionnel dominé.
On sait que la capacité à maintenir son attention sur un même objet est en chute libre chez les plus jeunes.
Et bien entendu la pratique du silence intérieur, méditation et/ou temps d’introspection et « position de témoin » dans le quotidien.
Les neurosciences nous ont confirmé que chez l’homme, la réaction émotionnelle précède toujours la pensée.
Ce que le discernement n’est pas
Le discernement n’est pas la critique ni le jugement. Je peux en effet discerner que quelqu’un vient de dire un mensonge, sans le réduire à son mensonge en le jugeant comme un menteur. Le discernement éclaire sans condamner. Il observe, distingue et clarifie.
Le discernement n’est pas un acte purement intellectuel ou mental. Il suppose une perception intérieure subtile, construite sur un temps long, une sensibilité qui se développe par son usage. La tradition indienne parle de « Viveka » qui est un mélange de clarté mentale et d’intuition.
Le discernement n’est pas la méfiance : il ne s’agit pas de se méfier de tout, mais de poser sur tout un regard lucide, une vision claire et équilibrée.
Ce que le discernement était pour les Anciens
Socrate enseignait l’art de questionner pour atteindre la vérité derrière les opinions.
Aristote voyait dans la prudence (phronésis, parfois appelée tempérance, l’une des 4 vertus principales avec la justice, le courage et la sagesse) l’une des premières facultés du jugement.
Le Bouddha enseignait l’importance du discernement pour sortir de l’illusion, à travers l’observation vigilante.
Chez les chrétiens, et notamment chez Ignace de Loyola, le discernement des esprits est une qualité essentielle du mystique (qui doit donc discerner ce qui vient de l’Esprit saint et ce qui vient du mauvais esprit, c’est-à-dire de Satan). A l’heure des révélations de l’Affaire Epstein, cette distinction chrétienne prend tout son sens.




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