Iran: souvenez-vous avant de condamner
- Isabelle Alexandrine Bourgeois

- 29 mai
- 15 min de lecture
Entre mémoire coloniale, souveraineté des peuples et regard de terrain sur l’Iran contemporain, l’architecte humanitaire suisse Laurent Demarta livre ici une réflexion dense, engagée et profondément incarnée. Un texte à contre-courant des narratifs dominants, nourri par des années passées auprès des «damnés de la Terre» et par une connaissance directe d’un pays que l’Occident méprise souvent sans le comprendre.
Aujourd'hui, dans La parole est à vous, je partage le regard d'un citoyen indépendant sur le conflit actuel qui touche l'Iran. Laurent Demarta est un architecte suisse, installé dans le canton de Neuchâtel, connu à la fois pour son travail en architecture écologique et pour son parcours dans l’humanitaire international. Avant d’ouvrir son bureau d’architecture, Le Carré Vert, il a travaillé pendant environ douze ans comme architecte humanitaire et formateur dans différents pays, notamment autour des questions de construction parasismique vernaculaire au Pakistan, au Tadjikistan ou encore en Haïti.
Il travaille aujourd'hui chez Kezia - Architecture & Énergies, bureau, spécialisé dans une architecture sensible aux matériaux naturels, à l’écologie, à l’accessibilité et aux techniques de construction durables.
Il a publié un livre autobiographique et critique sur le milieu humanitaire intitulé La Passion, un architecte dans le grand cirque humanitaire, paru en 2024.
Pour des raisons personnelles, il s'est rendu régulièrement en Iran — la dernière fois s'étant terminée calmement ce premier janvier. Il a donc assisté aux premières manifestations de ce début d'année, celles qui étaient légitimes et non-violentes. Une parole du terrain, si rare dans les temps actuels.
***
De la guerre en cours en Iran
Il est toujours risqué d'écrire sur l'actualité brûlante, comme le veut l'expression consacrée (et, en l'occurrence, pratiquement cynique à force de pertinence). Alors veuillez noter que ces lignes ont été écrites le samedi 21 mars, premier jour du printemps 2026 — trois semaines après l'agression israélo-américaine. Depuis deux mois, les événements se sont succédés sans désavouer cette analyse à chaud.
L'objectif de cet article est de replacer la guerre en cours au Proche-Orient ("Moyen-Orient" est un anglicisme à bannir de notre belle langue, merci), de replacer cette guerre dans son contexte politique et historique mondial. Pour cela, un peu de recul est nécessaire. Mettons... un peu plus de cinq siècles. Ce sera suffisant...
De 1492 à 1945: le monde colonisé
Avec la conquête militaire de l'Amérique, puis de l'Afrique et de l'Asie, l'Europe a dominé le monde pendant un peu plus de quatre siècles et demi. Dominé, ou plutôt exploité, étrillé, essoré, drainé, et sucé jusqu'à la moelle. Notre formidable "progrès" était au prix du pillage éhonté des ressources du monde entier au profit de la seule petite Europe (+ États-Unis d'Amérique, progressivement).
Il en a assez été dit de cette triste face de notre prospérité pour ne pas nous y appesantir ici. Retenons-en seulement un aspect directement lié à notre sujet: non, nous ne sommes pas, en 2026, à l'aube de la Troisième Guerre Mondiale. Pourquoi? Tout simplement parce qu'il n'y a pu avoir de guerres "mondiales" que dans un monde colonial!
Petit rappel (chiffres Wikipedia): le monde a perdu 3-4% de sa population pendant la Seconde Guerre Mondiale. La France, seulement 1.35%. L'Allemagne, 10-12%. L'Indochine française, 4-6% (donc trois à quatre fois plus que la France Métropolitaine, tout de même). Mêmes chiffres pour les Indes Orientales Néerlandaises et les Philippines américaines. On atteint 8-14% pour le Timor Portugais, soit presque autant que l'Union Soviétique, le pays ayant perdu la plus grande part de sa population après la Pologne (un peu plus de 16%, soit une personne sur six, pour cette dernière). En termes de morts, la Seconde guerre mondiale a donc eu lieu à peu près partout dans le monde, sauf en France (et encore moins aux États-Unis: 0.32%).
Ainsi, lorsque les métropoles se faisaient la guerre, c'étaient les colonies qui payaient de leur sang la facture. Cela, au moins, a changé.
Seconde moitié du XXe siècle: le monde néocolonisé et bipolaire
Le monde changea au sortir de la Seconde Guerre Mondiale — du moins changea-t-il en apparence. En effet, la colonisation avait vécu: il convenait de changer de modèle. Les élites l'avaient compris. Aussi accorda-t-on en série des indépendances de façade, tout en maintenant le contrôle des ressources. Ou, plutôt, en se disputant ce contrôle: pendant un demi-siècle, le monde a été bipolaire (pas au sens psychanalytique, entendons-nous —encore que...), le monde a été bipolaire, déchiré entre les "blocs" occidental et communiste. C'est en ce temps qu'est né le terme "Tiers-monde": le troisième monde, la proie, l'objet, l'enjeu que se disputent les deux "vrais" acteurs.
Dans le meilleur des cas, ces pays "tiers" parvenaient parfois à jouer un maître contre l'autre et tirer un peu leur épingle du jeu. Puis cette dernière soupape se bloqua...
Depuis 1991: le monde unipolaire asservi
Avec la chute de l'Union Soviétique, le monde devint irrémédiablement unipolaire. Pendant trente-cinq ans, les mêmes outils d'asservissement ont pu être employés encore plus brutalement, encore plus crûment, et encore plus violemment — sans plus aucun contre-pouvoir.
Si les outils du colonialisme sont connus de tous et dûment enseignés à l'école, car ils appartiennent au passé, ceux du néo-colonialisme triomphant sont plus que jamais en usage, un usage aussi efficace que relativement discret.
Ils doivent donc être explicités. Retenons-en deux principaux. Deux outils qui ont permis de maintenir jusqu'à ce jour la domination du monde par quelques puissances — désormais plus financières que nationales.
Le premier outil, c'est la balkanisation ("diviser pour mieux régner"), et le contrôle des élites déjà dénoncé par Franz Fanon. Pour la première, voyez simplement ce que sont devenus la Yougoslavie, la Lybie, l'Afghanistan, l'Irak ou encore la Syrie. Quant au contrôle des élites, la candeur de Monsieur Donald Trump à propos de la succession d'Ali Khamenei prête à sourire, ce qui n'est jamais malvenu en ces temps moroses. Oui, il entendait choisir lui-même, en toute simplicité — en toute innocence, même —, il entendait choisir le successeur du Guide Suprême. Comme d'habitude!
Le second outil du néocolonialisme est le contrôle monétaire du monde. En premier lieu, ce contrôle s'effectue par la troïka financière internationale issue des accords de Bretton Woods (1944): la Banque Mondiale (WB en anglais), le Fond Monétaire International (FMI chez nous) et le GATT devenu l'OMC en 1995 pour le "libre"-échange. En second lieu, il s'applique grâce à la création du pétrodollar (1974) et au découplage complet de la finance d'avec l'économie réelle. Ces mécanismes permettent d'une part d'exclure certains pays des échanges mondiaux, et d'autre part de "geler" (c'est-à-dire voler) l'argent de ceux qui cessent d'être des amis.
2026: vers une révolution?
La révolution iranienne de 1979 était une exception parmi les révolutions de la seconde moitié du XXe siècle: c'est l'une des très rares qui n'ait pas été orchestrée par la puissance néocoloniale contre un gouvernement aux tendances dissidentes. En effet, presque toutes les autres révolutions de ces septante dernières années avaient pour but de conforter l'ordre mondial néocolonial, et non de s'y opposer. Je vous laisse à vos manuels d'histoire pour les détails.
Notons en passant que le système politique mis en place par Rouhollah Khomeini n'a rien d'une dictature. Khomeini avait pris acte de l'un des défauts majeurs de l'électoralisme: l'alternance. Il y avait obvié en instaurant un système à deux têtes: un exécutif élu et un "gardien" pérenne. Dans ce système, le Guide Suprême est très loin de disposer des pleins pouvoirs qu'on lui prête — à preuve, les importants virages politiques à chaque changement de président élu — mais il offre la garantie d'une stabilité de long terme.
Dès sa naissance, la République Islamique d'Iran a été pour la puissance néocoloniale un "mauvais exemple" de véritable indépendance, et donc une cible à abattre en priorité. Les premières sanctions économiques ont donc logiquement été imposées à l'Iran en... 1979, l'année même de la (re)naissance du pays.
Puis ces sanctions se sont notamment durcies en 1995. Depuis et jusqu'aux Opérations Spéciales de Russie en Ukraine (pendant près de trente ans, donc), l'Iran était le pays le plus sanctionné au monde, surpassant Cuba (qui, lui, conserve la palme du plus long embargo de l'histoire, embargo qui dure sans discontinuer depuis 1962). Pendant 47 ans, l'Iran a donc été empêché de commercer "normalement" avec le monde.
L'année d'après, en 1980, l'Iran a été envahi par l'Irak. Une guerre de huit ans (et un million de morts entre les deux pays) s'en est suivie. L'Irak était soutenu par toutes, je dis bien toutes les puissances occidentales. Mais l'Iran a tenu bon.
Oui, l'Iran tient tête à l'hégémonie néocoloniale depuis quarante-sept ans: on comprend aisément à quel point cela est intolérable à la puissance dominante. Toutes les variantes de prise de contrôle ont été tentées — de la guerre ouverte indirecte à la décapitation, en passant par les sanctions —, de sorte qu'il ne restait logiquement plus que la guerre ouverte directe. Nous y sommes.
Nous y sommes, mais l'Iran s'y est préparé. Soigneusement. Pendant un demi-siècle.
L'avenir dira si cette préparation était suffisante. Toujours est-il que ce qui se joue actuellement, c'est l'abrogation possible de la domination du monde par le néocolonialisme unipolaire. Si "l'ordre mondial" l'emporte sur l'Iran, Cuba suivra, l'AES² suivra, et le monde restera verrouillé pendant probablement longtemps encore— hélas.
Il est donc de notre devoir de soutenir de tout cœur l'Iran, car sa guerre de (presque) seul contre tous, cette guerre est celle des peuples opprimés de la Terre depuis cinq siècles contre les puissances qui les broient. Si l'Iran ne plie pas (il n'est pas nécessaire qu'il l'emporte), il aura été démontré que l'ordre néocolonial n'est plus hégémonique. Si l'ordre néocolonialiste recule, un monde multipolaire aura la place d'émerger enfin.
Ce ne sera certes pas le Paradis — mais ce sera un peu moins l'enfer pour ces damnés de la Terre que nous exploitons avec constance et cruauté depuis plus de cinq cents ans. ²Alliance des États du Sahel: Burkina Faso, Mali et Niger, qui tentent depuis 2023 de se coordonner contre la colonisation néocoloniale française (p. ex. Orano au Niger).

Vivre en Iran sous Khamenei
L'auteur de ces lignes a travaillé de nombreuses années de l'autre côté du miroir "développement" — du côté des "Damnés de la Terre" ⁸.
Pour raisons personnelles, il s'est également rendu régulièrement en Iran — la dernière fois s'étant terminée calmement ce premier janvier. Il a donc assisté aux premières manifestations de ce début d'année, celles qui étaient légitimes et non-violentes.
Si vous pensez savoir quelque chose de la situation des Iraniens vivants en Iran, rappelez-vous ce dicton: "Qui veut noyer son chien l'accuse de la rage." Ainsi, tout est clair.
C'est-à-dire que, sans aller jusqu'au complotisme, on comprendra qu'en ce qui concerne l'Iran, les médias sont un outil de propagande — ce, à un niveau digne de l'image d'´Épinal de la propagande soviétique. Pour comprendre l'Iran, il faut d'abord ne rien lire de ce qui s'en dit chez nous. Et ensuite aller voir par soi-même.
L'Iran est immense et immémorial
Immense, c'est-à-dire quarante fois la Suisse, ou encore la surface de la France et de l'Espagne réunies — et à peine moins d'habitants ⁹.
Immémorial, puisque le Code Hammourabi, découvert à Suse (la ville, pas l'alcool de gentiane, suivez) découvert en 1901 par l'équipe du Neuchâtelois Gustave Jéquier (1868-1946)¹⁰, est daté d'il y a quelque deux mille huit cents ans. Il s'agit d'un code de lois, entre autres reconnaissant le droit aux femmes de demander le divorce.
Ainsi, les Iraniennes et les Iraniens sont fiers de leur pays — fiers à un point difficilement compréhensible chez nous où l'État est a priori suspect.
Patriotisme
Il est en effet devenu de bon ton chez nous de cracher sur l'État. Il est donc devenu difficile de comprendre ce vieux mot un peu entaché, un peu négligé, de patriotisme.
Les Iraniens aiment critiquer leur gouvernement autant que les Suisses, voire plus encore — certes peut-être moins que nos voisins français, il ne faut pas exagérer non plus! Critiquer le gouvernement est la base des discussions avec les chauffeurs de taxi, par exemple. Mais dès que l'Iran est attaqué, ces critiques cèdent immédiatement le pas au patriotisme.
Pour essayer d'illustrer ce que peut être le patriotisme iranien, j'ai pris l'habitude de citer quelques exemples qui me paraissent aussi surréalistes (pour nous) qu'éclairants (si on veut bien se donner la peine d'y réfléchir).
Outre le taux de participation aux diverses manifestations pro-gouvernementales mentionné en encadré (ci-dessous) et proprement inouï, citons cet événement stupéfiant du mardi 6 avril, alors que le Président Donald Trump avait promis de ramener le pays "à l'Âge de Pierre". Qu'ont fait les Iraniens ¹¹? Se sont-ils terrés pour laisser passer l'orage? Ont-ils fui le pays? Ni l'un, ni l'autre: ils se sont rassemblés, par millions¹², sur les sites annoncés comme cibles potentielles, ce afin de fournir au pays un bouclier humain. Qui, chez nous, peut comprendre ce geste?
Citons encore l'annonce officielle de l'assassinat d'Ali Khamenei à la télévision le 1er mars: le présentateur a pleuré en direct ¹³! Avez-vous déjà vu ça pour une quelconque figure d'autorité chez nous?
L'anarchisme est-il un luxe?
J'ai grandi dans l'antimilitarisme et la compréhension philosophique de l'anarchisme. Pourtant, ma vie dans des pays sous pression étrangère m'a forcé à nuancer cette position. En effet, l'autodétermination horizontale est certes désirable, et peut-être réalisable dans un pays sans ennemis (car sans réel enjeu) comme l'est la Suisse. Mais lorsque le monde entier conspire contre vous, une forme de résistance coordonnée, voire étatisée, me semble une réponse à considérer — n'en déplaise à Gandhi et au sous-commandant Marcos, qui restent des modèles dans tous les cas.
Comment résister à l'agression de trois cent mille hommes équipés par les puissances occidentales de missiles et de "gaz de combat" (euphémisme) autrement qu'en y opposant une armée organisée et hiérarchisée? Je parle de la guerre d'Irak.
Comment résister au tir simultané de cent missiles balistiques lancés par surprise — pendant des négociations — sur des infrastructures nationales? Je parle de la "Guerre des douze jours" en Iran.
Comment résister à l'attaque conjointe et surprise — à nouveau pendant des pourparlers de paix — de la première et la douzième puissance militaire du monde (par budget), accessoirement deux puissances nucléaires (États-Unis et Israël) contre une qui refuse la bombes atomiques? Je parle de la guerre en cours.
Oui, la faiblesse — euphémisme — des institutions internationales appelle les Iraniennes et les Iraniens à se rallier à un pouvoir fédérateur, seul à même de défendre leur pays. On ne peut que les comprendre, me semble-t-il.
Mais tout ce qu'ils demandent, au fond, c'est qu'on cesse de prétendre dicter ce qu'ils devraient vouloir. Qu'on cesse de souhaiter qu'ils changent de régime. Qu'on cesse de les empêcher d'obtenir des visas pour voyager dans le monde. Qu'on cesse de leur interdire de vendre leur production. Qu'on leur rende leurs avoirs en dollars. Et qu'on cesse de les attaquer, tout simplement. Pour rappel, l'Iran n'a agressé personne depuis des siècles!
Les Iraniennes et les Iraniens n'ont besoin de personne pour leur dire comment vivre, merci.
Tout ce que veulent les Iraniennes et les Iraniens, en fait, c'est qu'on leur foute la paix...
Laurent Demarta
Saint-Blaise, mars-avril 2026
Pour écrire à l'auteur: laurent@carnetsdelaurent.ch
Rappel des faits Le 1er avril 1965, Che Guevara est exécuté par la CIA. Le monde ne bouge pas. Le 12 avril 1980, William Richard Tolbert, Président du Libéria, est humilié et assassiné. Le monde ne bouge pas. Le 15 octobre 1987, Thomas Sankara, Président du Burkina Faso, est assassiné. Le monde ne bouge pas. Le 20 octobre 2011, Mouammar Kadhafi, dirigeant de la Lybie, et jusqu'à peu auparavant président de l'Union Africaine, est humilié et assassiné sur ordre de Nicolas Sarkozy. Le monde ne bouge pas. Le 03 janvier 2020, Quassem Soleimani, Général iranien est assassiné par Donald Trump alors dans son premier mandat. Le monde ne bouge pas. La nuit du 2 au 3 janvier 2026, Nicolás Maduro, Président du Venezuela, est enlevé par l'armée américaine et remplacé par une "marionnette". Le monde ne bouge pas. Le 28 février 2026, Ali Khamenei, Guide Suprême de l'Iran, est assassiné par Donald Trump durant son second mandat. Le monde tressaille enfin... |
"Le dollar qui, somme toute, n'est garanti que par les esclaves répartis sur le globe, dans les puits de pétrole du Moyen-Orient, les mines du Pérou ou du Congo, les plantations de l'United Fruit ou de Firestone, cessera alors de dominer de toute sa puissance ces esclaves qui l'ont créé et qui continuent tête vide et ventre vide à le nourrir de leur substance". Frantz Fanon Les damnés de la terre, 1961 — il y a 65 ans... |
"J’ai compris qu’il ne suffisait pas de dénoncer l’injustice. Il fallait donner sa vie pour la combattre". Albert Camus Les justes, 1949 |
"Tout homme doit être soldat pour la défense de sa liberté; nul ne doit l’être pour envahir celle d’autrui: & mourir en servant la patrie est un emploi trop beau pour le confier à des mercenaires." Jean-Jacques Rousseau Réponse au discours de M. Borde, Genève 1781 |
Mariam Mirzakani Les mathématiques n'ont pas de prix Nobel, mais une "médaille Fields". La première femme de l'histoire à la recevoir, en 2014, est une Iranienne, Mariam Mirzakani (1977-2017). Mariam Mirzakhani est née à Téhéran et y a fait toutes ses études jusqu'à son bachelor en 1999. C'est donc intégralement le système éducatif Iranien qui a fait d'elle la première femme médaillée Fields de l'histoire. À ce titre, elle est moins une exception qu'une illustration d'un système mis en place pour éduquer massivement la population iranienne en général et les femmes en particulier. Retenons par exemple que l'Iran est le troisième pays diplômant le plus d'ingénieurs au monde — à lui seul autant que la France et l'Allemagne réunies —, et que 60% de ces ingénieurs sont des femmes. |
Des événements de janvier Les événements ayant focalisé l'attention sur l'Iran ce début d'année se sont déroulés en trois phases qu'il convient de bien distinguer. Au départ — j'étais sur place —, les manifestations concernaient le dévissage de la monnaie. C'étaient des manifestation pacifiques et légitimes. Elles ont eu lieu dans le calme. Dans un second temps, des émeutiers se sont mis à embraser les rues et les mosquées. Ces opérations étaient coordonnées de l'extérieur par dix mille (Dix mille!) terminaux Starlink introduits clandestinement dans le pays, mais brouillés avec succès grâce à la technologie russe. Ces émeutiers étaient armés — armés d'armes de guerre (voir ci-dessous). Il a moins été fait état dans nos pays du troisième temps: les Iraniens ont massivement participé à des manifestations de soutien au gouvernement. "Massivement" en centaines de milliers¹. Et, oui, en soutien au gouvernement! Le chiffre de trente mille victimes répété sans recul a été proféré pendant les faits par deux ONGs, l'une américaine ², l'autre anglaise et financée par l'Arabie Saoudite ³ — l'une comme l'autre sans lien avec l'Iran et surtout sans contact possible avec le terrain au moment des faits, puisqu'Internet était coupé. Le chiffre gouvernemental de trois mille cent dix-sept morts est documenté et vraisemblables ⁴. C'est, bien entendu, une tragédie. Mais on retiendra surtout qu'environ un quart de ces victimes étaient... des policiers, tués par des balles d'armes de guerre... |
Autarcie Le dévissage de la monnaie iranienne est certes problématique (voir encadré 2), mais il n'est pas catastrophique non plus. En effet, tout ce qui se négocie en rials iraniens reste corrélé aux salaires: seuls les produits d'importation sont récemment devenus hors de prix. Heureusement, l'Iran produit tout ce dont il a besoin, jusqu'aux voitures, par exemple: le pays en est le treizième producteur mondial (c'était même le cinquième en 2009), lançant chaque année environ un million et demi de véhicules sur le marché, soit une voiture pour soixante habitants. Notons que si l'on entretien chacun de ces véhicules pendant dix ans, on couvre le besoin total du pays. À cause des sanctions, l'Iran est donc l'un des très rares pays réellement autarciques du monde: voilà qui devrait éveiller l'intérêt de notre lectorat! |
"Ne pensez pas obtenir d'information significative sur la vie en Iran en interrogeant des Iraniens vivant chez nous: ceux-là avaient des raisons personnelles de quitter l'Iran, de sorte qu'ils ne sont pas fondés à représenter ceux qui ont fait le choix d'y demeurer". Laurent Demarta
Être juif en Iran Le 07 avril, le bombardement par les Israméricains de la Synagogue Rafi-Nia à Téhéran nous a crûment rappelé que non seulement des Juifs vivent en Iran, mais qu'ils y sont bien traités — sauf lorsqu'ils sont bombardés par leurs coreligionnaires, bien sûr. Les Juifs d'Iran ont un siège au Parlement, tout comme les Zoroastrien et les Chrétiens. Début mars, Hamami Lalezar Nasi, Grand Rabbin d'Iran, a rendu un touchant hommage à Khamenei assassiné ⁵: "C’est avec fierté que je présente mes condoléances suite au martyre du sage guide, l’Imam Khamenei (que son âme repose en paix) à sa famille estimée, au noble peuple iranien et à tous les défenseurs de la liberté à travers le monde. " |
Une question de taille (6) Israël mesure un peu plus de 0.02 Mkm2 et abrite un bon dix millions d'habitants. Soit un peu plus que la population suisse sur un territoire deux fois plus petit. En face, l'Iran mesure 1.6 Mkm2 et abrite 88 millions d'habitants. Comparons à la Scandinavie occidentale (Suède + Norvège): l'Iran est encore deux fois plus grand, et plus de cinq fois plus peuplé. Mais surtout, comparons les distances entre ces pays: Tel-Aviv et Téhéran sont à la même distance que Berne et Stockholm (un peu plus de 1'500 km). Imaginez ce que représente de se foutre sur la gueule de Berne à Stockholm! Et une attaque terrestre? Je me marre! Il y a trois cents kilomètres de Jordanie + six cents kilomètres d'Irak à traverser avant une première confrontation. |
Non, je ne me fendrai pas d'un encadré — probablement attendu — sur le port du voile en Iran, tant ce sujet n'est pas une préoccupation pour les Iraniennes et les Iraniens vivant en Iran (LD) ⁷.
Sources:
¹. France 24, qui prétend réviser le chiffre officiel de trois millions de manifestants, parle de "seulement" un demi-million. Ces deux chiffres sont respectivement le double de ceux annoncés au plus fort du mouvement des Gilets Jaunes du 17 novembre 2018 (revendiqué 1.3 million, officiel 270 mille).
². HRANA est basée à Fairfax, Virginie, USA.
³. Iran International. Voir: https://fr.wikipedia.org/wiki/Iran_International
⁴. Reuters, qu'on ne peut accuser de soutien à l'Iran, parle de quatre mille cinq cents morts.
⁵. https://www.instagram.com/p/DVldoHhjBWw/ [je n'ai pas trouvé mieux]
⁶. Titre repris à Oliver Rey, Litos 2014, et qui doit être familier au lecteur de Moins!
⁷ La promotion (le terme est choisi) du triste fait divers (idem) qu'est la mort dans un poste de police de Mahsa Amini a été orchestrée par Masih Alinejad, citoyenne américaine vivant à Brooklyn et salariée (à un niveau enviable) du Gouvernement Américain.
⁸. [Référer à la recension de La Passion?]
⁹. Notez le choix de l'Espagne pour cet exemple: c'est actuellement le seul pays d'Europe à publiquement s'opposer au sionisme.
¹⁰. Ses souvenirs relatés dans En Perse - 1897-1902, La Baconnière 1968, sont passionnants.
¹¹. Au début de la guerre, la Turquie a fermé sa longue frontière avec l'Iran, craignant un exode massif en provenance de ce pays. En réalité, c'est l'inverse qui s'est passé: de nombreux Iraniens sont revenus au pays pour le défendre!
¹². On peut douter du chiffre de 14 millions reprise même par la RTS, mais même avec une exagération d'une puissance de dix, l'événement est à proprement parler colossal!
¹⁴. La République Islamique n'a jamais initié aucune guerre (mais en a subi trois). L'Iran des Pahlavi (1925-1979) non plus. Pas plus que sous l'Iran des Qadjars (1794-1925), affaibli. Je ne sais même pas à quelle micro-dynastie antérieure il faut remonter pour trouver un acte d'agression en provenance d'Iran.




Merci de nous proposer un point de vue différent. Je n'irai pas jusqu'à porter un T-shirt à l'effigie de Khamenei, mais effectivement il est possible que l'Occident joue ici son hégémonie sur le reste du monde. Et qu'il est en train de la perdre vu le développement du conflit. Qui cherche trouve, comme on dit.
Merci de cet "autre récit" que celui officiel dans nos médias. Et maintenant, que faire?
Lecture brûlante... cœur touché... mots foisonnants... besoin de souffler... expiration nécessaire.... à chacun sa terre... qui décide pour l'autre??? Qui dit que cela est nôtre??? Impossible planète bleue??? Incorrigibles humains-Dieux??? Inspire mon ami au bord de ton lit... calme ton esprit avide de temps gris... puisse la beauté se manifester le temps de recouvrer le sens de l'été ... NicoleEstelle
Merci pour ces sources