Un micro pour mille voix
- Isabelle Alexandrine Bourgeois

- 10 oct. 2025
- 5 min de lecture
Il m’arrive de penser que nous vivons à une époque où l’assassinat symbolique est devenu un sport de masse. Dès qu’une information contrarie nos convictions, nous profitons de pouvoir nous cacher derrière des écrans pour transformer nos mots (et nos maux) en arme. Tout ce qui ne s'emboîte pas exactement dans les moules de nos croyances devient une menace et notre contradicteur est perçu comme un adversaire: au pire, nous l’insultons, le diffamons jusqu’à éradiquer son droit de parole; au mieux nous le jugeons à l'emporte-pièce ou lui conseillons avec la plus grande bienveillance de revenir sur le «droit chemin». Mais qui croit savoir quand on sait mieux que les autres? Quelle est l’identification derrière chacune de nos opinions?

Voilà quarante ans que je tends mon micro, comme journaliste indépendante et apolitique. J’ai écouté des témoins épris de justice et de liberté, des citoyens engagés pour la paix, des chercheurs de vérité, des rêveurs qui ont concrétisé leur projet les plus fous.
En 2010, j’ai participé à la Première Marche mondiale pour la Paix et la non-violence avec un groupe de marcheurs indépendants. Et vous savez quoi? Nous nous sommes déclaré la guerre! Chacun avait sa propre définition de la paix, si bien que nous nous sommes crêpé le chignon au nom de l’harmonie universelle. Une ironie du sort qui a été source d’un profond enseignement personnel. J’ai compris que rien ne divise davantage que de se croire détenteur de la bonne définition de l’unité ou de la vérité et que nos perceptions occultent ce qui se vit vraiment pour l'autre. À l’époque, ces chamailleries étaient encore inoffensives et relevaient plus de broutilles à la récré que de tensions profondes.
Mais depuis quelques temps, pour ne pas dire depuis le Covid, j’observe un resserrement de la tolérance, une réduction du champ de la parole libre, non seulement entre les camps opposés, mais aussi entre dissidents et même entre amis. Par bonheur, sous les vidéos de ma chaîne YouTube et mes articles sur mon journal en ligne, les commentaires sont encore respectueux et bienveillants, même lorsque les internautes et mes lecteurs ne partagent pas le même avis. Il est rarissime que je supprime un commentaire.
Je profite de ce billet d’humeur pour remercier les 54'000 abonnés de ma chaîne et les adhérents de Planète Vagabonde de leur ouverture.
Inversément, en scrollant les réseaux sociaux et en particulier X (Twitter), je suis stupéfaite de constater la montée de la violence et de la vulgarité verbale. On n’y cherche plus à dialoguer, mais à trancher par l’insulte et la menace. Le format imposé de la phrase courte se change en sentence. Étonnement, le mot "phrase" en anglais se traduit par "sentence". Oui, il arrive que les mots condamnent et tuent.
Malheureusement, la peur engendrée par cette violence numérique fait fuir les âmes sensibles et nuancées et on peut les comprendre. Il en résulte que, ne restent sur les réseaux, que les barbares pour qui le débat devient une arène où les gladiateurs s’entre-déchirent sous les cris d’une foule avide de sang et de certitudes.
Mon média Planète Vagabonde restera toujours une tribune libre, que j’adhère ou non aux propos des personnalités que j’interview. J’y défends la diversité des opinions, parce que je crois que c’est seulement dans ce frottement des différences que l’intelligence collective peut naître. Carl Jung, dont l’esprit me traverse souvent, l’exprimait mieux que quiconque: «Celui qui tourne son regard vers l’extérieur, rêve. Celui qui tourne son regard vers l’intérieur s’éveille.»
Je constate donc que cette montée des dissensions individuelles et collectives n’est rien d’autre que le miroir de notre muselière intérieure. Ce qui se vit dehors n’est que le reflet de ce que nous n’avons pas pacifié dedans, nos monstres, nos ogres, nos assassins intérieurs. Tant que nous ne leur avons pas tendu la main, ils surgissent dans nos discours, dans nos insultes, dans nos appels à faire taire l’autre ou à poliment rappeler un ami à l’ordre. C’est du pareil au même. La teinte de l’ombre du tyran en soi et contre soi est simplement diluée. Dans la mise en œuvre de la police de la pensée, la gradation est fine, subtile et multiple entre le bon conseil de recadrage et la gâchette. Mais chaque degré provient de la même ombre, de ce même désir inavoué de vouloir changer l’autre, de lui imposer sa vérité et de croire que nous sommes meilleur que lui. Cette ombre peut prendre plusieurs visages, comme le manque de confiance en soi ou le besoin de contrôle qui s’expriment à l’extérieur en désir de domination ou en redresseur de torts.
Pour ma part, j’aime prendre la posture du témoin conscient de ce qui le traverse à chaque instant. Je ne suis qu’un vecteur parmi des milliards d’humains d’une même intelligence universelle qui s’observe à travers le spectre de toutes les existences. Je me dis souvent que Dieu se contemple à travers nous et qu'il doit se trouver infiniment beau et laid en même temps. Je cherche rarement à avoir raison, ou à imposer ma vision. Mais je pose facilement mes limites lorsque l'on cherche à m'imposer celle des autres ou à m'éloigner de moi-même. Je souhaite simplement partager mes valeurs: liberté, conscience et joie. D'où les positions publiques que je défends depuis longtemps à travers ma plume, l'organisation d'événements et autres activités professionnelles. J'ai besoin de préserver la vie en kaléidoscope, pas en «arc-en-ciel» depuis que ce merveilleux phénomène naturel a été récupéré injustement par des idéologies radicalisées.

Je me souviens de Roberto, un passant que j’avais rencontré à Séville lors de mon inoubliable « Route de la Joie » en 2018. Il était «de sortie», me disait-il, habituellement logé dans un centre psychiatrique. Il portait une écharpe de toutes les couleurs dont il m’avait fait cadeau (photo). Il m’était éminemment sympathique et m’avait confié avoir été interné parce qu’il «aimait un peu trop les couleurs». Je m’étais dite alors que parfois, l’on se trompe de fous ! Qu’au lieu d’étouffer notre monde intérieur, aussi fantasque ou menaçant fusse-t-il, nous devrions collaborer avec lui pour qu’il participe à notre guérison physique et spirituelle, individuelle et collective.
Au lieu de faire face à nos ombres et les enlacer comme un précieux doudou, nous préférons déléguer nos angoisses à un antidépresseur, à une camisole chimique ou à des commentaires assassins.
Si chacun entreprenait ce chemin d’individuation dont parlait Jung, même depuis l'école, à apprivoiser nos contradictions, pacifier nos dialogues intérieurs, accueillir nos démons, alors peut-être que les commentaires des réseaux sociaux cesseraient de ressembler à des sentences de mort.
Ceux qui réclament aujourd’hui l’élimination de leurs adversaires, en mots ou en douilles mortelles, ne font que projeter leur combat inconscient. L’ennemi qu’ils veulent voir tomber dehors n’est que le reflet de celui qu’ils refusent de confronter en eux. Parfois, l'assassin est en nous.
Et si le dialogue collectif, au lieu de se déchirer, se nourrissait de ce travail intérieur? Nous découvririons alors qu’il n’y a pas à choisir entre se battre et se taire. Pourquoi ne pas nous accueillir, dans toute la complexité de nos mille voix intérieures et de nos combats inavoués, pour faire du désaccord, plutôt qu’un champ de bataille, un chemin de conscience, d’élévation et de solidarité. C’est pour servir ce chemin de lumière que je tends mon micro depuis plus de 30 ans.




L’essentiel est dit ! L’autre c’est moi ! Merci Isabelle de nous accompagner sur le chemin
Oui, mais oui, Isabelle Alexandrine! Le principe du miroir et son application en conscience est ce qui m'a apporté le plus. De paix, de prise de conscience, de courage et de foi. Nous nous sentons tout petits et inutiles, puisque nous ne pouvons agir "aussi bien" que Gandhi ou Mère Teresa... alors que notre part, même si elle est modeste est de nous connaître et pacifier toutes ces parts très "humaines" (que nous refusons) en nous et ainsi nourrir et diffuser autour de nous notre lumière. L'image qui m'était venue était celle-ci : toutes les mini leds d'une guirlande amènent en définitive une très belle luminosité, non? Et éclat de rire en lisant l'anecdote à propos de l'écharpe colorée, car j'ai sorti…
Chère Isabelle,
Si tout le monde était doté de votre philosophie de vie, l'industrie de l'armement ferait faillite, il n'y aurait plus besoin d'être gouverné, seule la Paix serait au centre de nos préoccupations.
Merci encore pour ces écrits qui nous montrent combien la Vie est précieuse et qu'il faut la remercier à chaque instant.
Être "Haut est couleur" est plus qu'un trait de caractère, c'est une nécessité, un exemplaire à suivre, un organe vital ici-bas, qui nous permet de continuer d'avancer et de croire en un Jour Meilleur. 💖
Béatrice 😉
Merci pour ce bel article rempli de délicatesse et de sagesse