Le Palais de tous les siècles
Dernière mise à jour : 29 juil. 2024
Un ami de la famille m'a invitée à passer quelques jours dans sa demeure inoccupée pour trouver calme et fraîcheur pour travailler sur le contenu de Planète Vagabonde pendant ma tournée en Italie dans une Fiat 500 de 1970. Exceptionnellement et en exclusivité pour mes adhérents, j'ai été autorisée à publier cette vidéo. Que le propriétaire en soi infiniment remercié.
Je sais, pour être née dans l'une de ces "vieilles familles", qu'elles apprécient la discrétion. Leurs descendants, contrairement aux "nouveaux riches", n'apprécient guère se mettre en avant et exhiber leur patrimoine. D'abord, parce que ces demeures historiques leur coûtent un bras en entretien et en restauration. De ce fait, pour beaucoup d'héritiers, elles représentent plus une source de préoccupation et d'angoisse que de joie et de légèreté. Alors on ne vient pas se vanter de ce qui est souvent vécu comme de la souffrance ou un stress. D'autre part, beaucoup de ces familles traditionnelles ont reçu des valeurs de discipline, de sobriété et d'humilité. Il s'agit d'être noble au propre comme au figuré, dans les registres familiaux et d'état, comme dans le coeur. Les vrais aristocrates qu'il m'arrive de côtoyer cultivent la discrétion et la simplicité. Ils s'engagent en silence en faveur de projets de bien commun, sans agitation, ni ostentation. Souvent, ils n'aiment pas instrumentaliser à leur compte un héritage qu'ils ont reçu par naissance et dont ils ne se sentent pas toujours légitimes. Bien sûr, je connais aussi des familles nobles confites dans leurs bonnes manières, le protocole et un esprit de supériorité. Mais elles sont plutôt rares, laissant toutes ces vanités aux pop stars, aux politiciens et aux jeunes millionnaires de la Silicon Valley, de la pétrochimie ou de l'industrie pharmaceutique. Pour ne connaître que trop bien ce monde de l'intérieur, je peux vous dire combien il est important de ne pas se fier aux apparences, aux grands lustres de verre, aux lits à baldaquins ou à la majesté d'une façade. Loin des regards, les lézardes sont partout! Il ne faut pas juger non sur un nom de famille un peu ronflant, une paire de chaussure lustrée ou à la broche sur un chemiser en soie. Je connais même quelques "aristos" avec des trous dans les chaussettes ou d'autres qui se réveillent à l'aube pour travailler durement, comme les ouvriers.
Je me souviens très clairement de certains épisodes douloureux de ma jeunesse où j'ai été discriminée ou raillée pour mon nom de famille, mon éducation à l'ancienne ou le métier de mon père. Comme stagiaire-journaliste, il m'a été reproché de vouloir chercher du travail, "quand on a un père ambassadeur". Sans oublier mon prof de français, dans mon adolescence qui se moquait de moi en classe en me disant: "Isabelle, ne faites pas votre fifille de bonne famille!" Épique aussi, cette scène avec mon professeur de golf qui a pouffé de rire quand il m'a vu le saluer en faisant la révérence à 14 ans! Je me sentais toute penaude, parce que je pensais bien faire, ou tout du moins, lui faire honneur. Tout cela m'a vite calmée, j'ai jeté mes froufrous au placard, mes robes à smock et mes chaussures en verni noir dans les malles du grenier pour un perfecto en cuir, des santiag et des oreilles percées! La grosse et méchante rebelle, quoi!
À 16 ans, j'ai quitté ma chère école catholique pour jeunes filles que je fréquentais depuis 10 ans à Genève, le Pensionnat Marie-Thérèse, pour le collège de Saussure à Onex. Le choc des cultures! Pour me faire accepter par mes camarades de classe, je traînais mes espadrilles, les talons dehors, la veste en jean délavé et une cigarette derrière l'oreille. Je n'ai pas du être très crédible et on ne fait pas d'un paon un pigeon, car beaucoup d'élèves et de professeurs me narguaient quand même. Jusqu'au jour où la moutarde m'est montée au nez, je suis devenue toute rouge, au point de me dresser avec rage et autorité contre mes persécuteurs. Le poing sur la table, j'ai hurlé "Maintenant, ça suffit les cocos!" Un silence de marbre à plané sur la classe, on m'a dévisagée avec des yeux globuleux et c'était gagné. Après quoi, mes vilains bourreaux étaient devenus mes amis. Et je n'ai plus jamais eu à craindre l'opprobre publique, ni la moindre moquerie. Quelque chose avait tourné dans mon énergie, si bien que je n'ai plus attiré ce genre de désagréments dans ma réalité. Des années plus tard, je suis devenue une journaliste baroudeuse en pantalons à franges à bord d'un camping-car vieillot ou d'une Fiat 500 vintage, quand je ne sors pas (très très rarement) mes talons aiguilles ou mon sac à main Céline quand il le faut (bien)! Revenons à Ravenne où je vous écris ces lignes. Je partage avec vous un peu de mon histoire personnelle pour nous inviter à ne jamais porter de jugement sur les gens, selon l'étiquette tenue par les élites et les étiquettes que l'on nous colle aussi. Toute ma vie de journaliste porte son attention sur ces êtres nobles de coeur, qu'ils soient aristocrates fauchés ou fortunés, bourgeois, artistes ou ouvriers. J'ai appris à affiner mon regard sur les matériaux rares en chacun de nous. Et il s'agit bien de cette matière première, celle de l'amour en soi, que je cherche à partager sur Planète Vagabonde.
Alors voici un petit voyage dans un palais privé de Ravenne, où j'ai été accueillie quelques jours pour y travailler paisiblement. Cette visite en solitaire des les salons vides en apparence m'a beaucoup touchée. En fait, c'était plein de monde invisible. Le moindre objet, des portraits d'ancêtres aux photos de famille actuelles derrière des cadres en argent, de l'encrier aux élégants vestons rangés dans les armoires, avait son histoire à raconter. Merci au généreux propriétaire de m'avoir permis de m'immerger dans son palais de tous les siècles.






« Maintenant, ça suffit les cocos »… MAGNIFIQUE: je te reconnais bien là, ma cousine!
Beau texte, beau palais, belle découverte. Merci.