Pendant que nous rêvons de coloniser Mars, eux savent encore habiter la Terre.
Une semaine sans Internet, presque sans nouvelles du monde, dans un écolodge perdu dans le Haut Atlas marocain. Pendant que nos sociétés hyperconnectées continuent de courir, de guerroyer et de fabriquer l'homme augmenté, des enfants dévalent chaque matin la montagne en riant pour aller à l’école. De retour, je me demande, très sérieusement, lequel de ces deux mondes est le plus avancé.
J’ai participé à un séminaire de respiration, méditation et sorties hors du corps avec Thierry Cantara (que j'avais interviewé) dans une lointaine vallée de montagnes. À Ouaouizeght, dans le Haut Atlas marocain, Internet se faisait aussi rare que les voitures ou les chemins goudronnés. Mon téléphone, cette petite laisse électronique qui nous relie en permanence aux catastrophes, aux notifications et aux controverses inutiles, était resté la plupart du temps dans ma valise. Plus de nouvelles assertions délirantes de Trump, de Zelenski ou de Sam Altman au réveil, plus de vidéos de drones entre le café et la tartine. À la place, il y avait le silence de la montagne, la mélopée matinale du muezzin, exceptionnellement douce et harmonieuse, quelques aboiements de chiens errants et surtout les enfants...
Chaque matin, je les voyais dévaler les pentes rocailleuses et vertigineuses pour rejoindre l’école du village. Certains venaient de loin, très loin, de maisons accrochées là-haut dans l’Atlas. Ils couraient dans les pierriers avec l’agilité des bouquetins, sautaient d’une pierre à l’autre, riaient, criaient, se poursuivaient. Là où nous autres Occidentaux, équipés de bonnes chaussures, nous aurions probablement réclamé une chaîne de sécurité ou un panneau «Attention chutes de pierre», eux crapahutaient dans la montagne avec leur cartable sur le dos. Et ils allaient à l’école avec joie. Cette scène d’enthousiasme et d’innocence a profondément nourri mon âme.
Chez nous, nous avons inventé l’enfant que l’on conduit quasiment jusque dans la salle de classe pour lui éviter cinquante mètres de trottoir. On dépose, on récupère, on chronomètre. Il faut aller vite parce que papa travaille, maman travaille, les enfants ont sport à 17 heures, musique à 18 heures et il faut encore passer au supermarché avant 19 heures. Nous appelons cela gagner du temps. Mais pour faire quoi, exactement, de tout ce temps gagné?
Après l’école, les petits de Ouaouizeght venaient jouer devant notre écolodge. J’avais du mal à me concentrer sur mes respirations, car mon esprit voulait ardemment vagabonder avec eux. Il y a quelque chose d’irrésistible dans le rire d’un enfant. Il vient nous chercher comme un sortilège ancien ou une lumière qui se glisse sous une porte. On a envie de lui tendre les mains et de s’y abreuver, comme à une source inespérée. Ils n’avaient ni PlayStation, ni tablette, ni téléphone greffé à la main, ni coffre rempli de plastique éducatif. Ils avaient des cailloux, beaucoup de poussière, des chansons, des farces, des jambes et leur imagination. Aucun écran pour penser à leur place et les gaver d’injonctions. Et, clairement, cela suffisait pour fabriquer un après-midi entier.
Autour de nous, les villageois se déplaçaient encore à dos d’âne. Hommage aux ânes de ce monde, humbles compagnons des chemins, qui portent sans se plaindre nos charges, nos récoltes et parfois nos vies. Ils avancent lentement, bravement, avec cette patience silencieuse qui en dit souvent plus long sur la noblesse que bien des grands discours. J'ai passé doucement ma main sur l'encolure de l'un d'eux pour le remercier à voix haute. Et à ma grande surprise, j'ai eu droit à un puissant braiment en retour!
En observant tout ce petit monde, j’ai redécouvert la beauté de la lenteur. Cette lenteur, que nous autres Occidentaux avons fini par considérer comme une anomalie économique, m’est soudain apparue comme un luxe absolu. Ici, on prépare un tajine pendant des heures. On palabre et on se réjouit des pluies inhabituelles et bienfaisantes qui ont fait fleurir la vallée cette année. On ne se lamente pas sur un "réchauffement climatique" à la culpabilité humaine toute conceptuelle. Il pleut, il fait sec, froid au chaud, qu'importe, les humeurs de nos ciels sont ce qu'elles sont.
On boit du thé en dynamisant son eau. Non pas avec des technologies aussi couteuses que sophistiquées, mais tout simplement en levant le coude pour verser l’eau bouillante et créer un vortex naturel au fond de la tasse. On suit les saisons, les marchés, les récoltes des olives à perte de vue. Entre deux braiments et éclats de rire, il peut même y avoir du silence. Un vrai silence. Celui qu’aucun algorithme n’avait encore réussi à monétiser.
Et puis il y avait ce villageois, un audacieux, qui, au milieu de son petit bourg, avait reconstitué dans son jardin et avec grande précision un immense squelette de dinosaure! Celui-ci constituait la seule attraction du bled, où viennent se perdre quelques rares touristes par année.
J’avais souri, pensant à quelque fantaisie locale. Eh bien non. Le sous-sol de cette région est une véritable archive du Jurassique. À Wawmda, dans le bassin de Tilougguit, à une trentaine de kilomètres de Ouaouizeght, les paléontologues ont découvert un squelette presque complet d’un grand sauropode baptisé Atlasaurus imelakei, qui vivait là il y a environ 166 à 168 millions d’années. Des empreintes de dinosaures ont également été identifiées dans les formations géologiques voisines.
Pendant sept jours, entre les méditations et les divins repas de notre eco-lodge, je me suis glissée furtivement dans le coeur des enfants, des ânes, des montagnes et des dinosaures.
Photos: Henri Vannutelli
Et puis, j’ai grimpé une petite colline, autrefois le socle du village fortifié de Ouaouizeght. Miracle (ou damnation), j’ai capté un peu de réseau, au bord du précipice. Erreur. En quelques minutes, le monde m’est revenu en pleine figure: des enfants morts sous les bombes à Gaza, des drones dévastateurs en Ukraine et en Russie, de nouvelles frappes au Moyen-Orient, mon Iran de plus en plus asphyxiée, des populations en fuite et des dirigeants toujours plus "à l'Ouest", au propre comme au figuré.
Et comme si les guerres entre humains ne suffisaient plus, je découvrais que certains chercheurs travaillant au cœur même de l’intelligence artificielle alertaient désormais sur les risques existentiels de machines toujours plus puissantes et incontrôlables. Jacob Coxon avait même quitté Anthropic, renonçant à une partie de ses intérêts financiers pour tirer la sonnette d’alarme.
Un petit goût de "reviens-y" Tout cela a d’étranges résonances avec la fin de l'Atlantide. Comme si nous rejouions un très vieux mythe: celui d’une civilisation occidentale parvenue au sommet de sa puissance, fascinée par ses propres prouesses, jusqu’au jour où ceux qui détenaient les savoirs et les technologies les plus avancés, grisés par leur pouvoir et leur ego, commencèrent à les mettre au service de leurs intérêts plutôt que de l’humanité. Et que le progrès, poussé trop loin et privé de conscience, a fini par se retourner contre ceux qu’il prétendait servir. Jusqu'à l'engloutissement final.
Là-haut, cheveux au vent et le visage béni par le coucher de soleil, je me disais que nous avions peut-être simplement changé de décor: plus de cristaux atlantes, mais des data centers; plus de prêtres initiés, mais des ingénieurs de la Silicon Valley. Et toujours cette même vieille tentation humaine: confondre ce que l’on est capable de faire avec ce que l’on devrait faire au nom de tous.
Nous avons fabriqué une civilisation prodigieuse où des montres nous indiquent si nous avons bien dormi, où des applications nous rappellent de respirer, où nous comptons sur un écran le nombre de pas que nous ne faisons plus, où des voitures de deux tonnes transportent un seul humain pressé, où des réfrigérateurs peuvent prévenir qu’il manque du lait, où l’on confie notre mémoire aux serveurs, nos rencontres aux algorithmes, nos enfants aux écrans et bientôt, peut-être, une partie de nos décisions aux machines.
Nous savons modifier des gènes, envoyer des satellites autour de la Terre, produire des intelligences artificielles capables d’écrire un poème en trois secondes et concevoir l’homme «augmenté». Mais savons-nous encore rester assis sous un arbre sans rien faire?
Je ne veux pas transformer la pauvreté en carte postale. Je sais que ces villages connaissent aussi l’isolement, la rudesse, le manque de soins, les distances, le travail physique, les difficultés économiques. Le confort occidental a libéré des millions d’êtres humains de souffrances bien réelles et la science a accompli des merveilles. Mais peut-être avons-nous confondu le confort avec le progrès, puis le progrès avec la vitesse, et enfin la vitesse avec le sens.
Dans l’Atlas, j’ai vu des gens qui avaient peu de choses et beaucoup de présence. Chez nous, nous possédons beaucoup de choses et sommes si peu présents à nous-même et aux autres. Nous passons une partie de notre existence à chercher où nous avons posé notre téléphone ou à couper la parole à nos interlocuteurs, pressé d'étaler notre savoir, nos analyses ou notre vérité. Je suis toujours surprise d'observer combien il nous est difficile d'écouter quelqu'un jusqu'à la fin de son propos, sans vouloir impulsivement ramener la discussion à soi.

Alors, au risque de paraître naïve, je suis revenue du Maroc avec une conviction douce. Si l’humanité traverse un jour la grande crise qu’elle semble préparer avec une remarquable application, je n’ai aucun doute que son salut ne viendra pas de la prochaine prouesse scientifique, ni d’une interface cerveau-machine implantée en l'homme ou de vaccins dévastateurs que l’on vend comme des aspirines.
Il viendra plutôt de ceux qui sauront encore planter une graine native, célébrer une saison, partager un khobz, ce pain rond traditionnel cuit au feu de bois, faire balancer leur corps à la même cadence que celui de l’âne, attendre sur un banc où il manque une latte sur deux, réparer, raconter une histoire, prendre soin d’un voisin et rire avec presque rien.
Oui, pendant que nous rêvons de coloniser Mars, eux savent encore habiter la Terre. Et si demain il faut vraiment sauver l’humanité, je sais désormais sur qui je miserais: quelques enfants qui dévalent une montagne pour aller à l’école et un petit âne qui les regarde passer. ...et peut-être quelques ingénieurs qui ont compris qu’il ne servirait plus à grand-chose de gagner la course au pouvoir, à l’argent et à la technologie s’il ne restait plus personne pour célébrer la victoire.
Je continuerai à miser sur les oiseaux dans les arbres, le coeur ardent de quelques hommes et cette prodigieuse nature qui n’a jamais eu besoin de nous pour continuer à s'offrir à toute la Création.






GRATITUDE, Isabelle, pour avoir si bien décrit combien et comment nous nous sommes éloignés de l'équilibre naturel de la vie en lien avec la nature, un rythme plus lent, le jeu, la joie, le moment présent, le temps pour la convivialité... Le contact avec les enfants et la musique me permet de contacter cet état et de m'en nourrir. Je souhaite à chacun-e de trouver le moyen de se ressourcer face à ce qui nous inonde dans la société, avant de se laisser engloutir et de garder ou retrouver la joie de participer à créer ou recréer un mode de vie humain , en profitant, bien sûr, de certains progrès technologiques et autres en les gérant du fond du co…
Merci Isabelle de me remémorer cette enfance simple et heureuse qu’on vécu les boomers comme moi, sans artifices, mais avec de l’imagination- et surtout de la joie ! Nous rêvions d’un futur merveilleux et, bien que remis à plus tard, je pense que le futur de l’humanité va devenir merveilleux. Je l’ai vu !
Quels moments merveilleux de petits bonheurs partagés que tu sais si bien restituer sous ta plume poétique. Hommage aux ânes, les sages du désert, qui portent nos peines et nos joies, fidèles entre tous les animaux fidèles. Noblesse du coeur, de l'âme connectée à l'Essence-ciel, merci de nous le rappeler si bien.😍
Quel magnifique plongeon dans la VRAIE vie et l'éloge de la lenteur! Tes photos sont superbes car tu photographies avec le coeur. Merci chère Isabelle pour ce beau partage🙏
Merciii Isabelle,ton récit m’a projetée dans mon enfance au sommet d’une magnifique colline à 1700 m d’altitude avec une vue à 360 sur les volcans au loin , le lac Kivu et le moutonnement des milles collines du Rwanda , un silence immense rythmé par les chants d’oiseaux et les beuglements lointains des vaches …