The Frame: comment un film nous fait sortir de la matrice
Il y a quelques jours, dans un rêve nocturne, j'ai reçu une injonction qui m'invitait à explorer quelque chose qui portait le nom de The Frame Network. Au réveil, intriguée, j’ai effectué quelques recherches sur Internet. C’est ainsi que je suis tombée sur un film américain sorti en 2014, The Frame, du cinéaste indépendant américain Jamin Winans. Le soir même, j'étais scotchée devant ce film qui m'a fascinée autant qu'émue: un film d’une beauté visuelle stupéfiante qui nous invite à interroger la nature de notre réalité et, surtout, celle de notre liberté. Voici l’histoire d’un petit bijou du cinéma indépendant méconnu et que j’ai découvert de la plus étrange des manières.
Il faut dire que ce film aborde presque toutes les questions qui me passionnent depuis toujours. Sommes-nous réellement libres? Quelle part de notre existence est déterminée par notre éducation, nos croyances, nos blessures, les influences de notre environnement? Qui, ou quoi, écrit le scénario de notre vie? Et surtout, comment sortir des rôles qui nous ont été assignés pour devenir enfin les auteurs conscients de notre propre histoire?
Des interrogations qui traversent la philosophie depuis des millénaires, mais que le cinéma parvient parfois à rendre étonnamment palpables.
J'avais éprouvé quelque chose de semblable en découvrant le fabuleux The Truman Show, de Peter Weir, sorti en 1998. Souvenez-vous de Jim Carrey qui découvre progressivement que son univers tout entier n'est qu'un gigantesque décor de télévision. Son entourage, ses amis, sa femme, tous jouent un rôle. Jusqu'au ciel qui n'est qu'une illusion et un élément du décor. Et lorsqu'il ose enfin franchir la porte de son monde artificiel, il accomplit un geste bouleversant: préférer l'inconnu à une sécurité mensongère. Cette seconde capitale où il comprend le manège, où il interrompt de lui-même la circulation des voitures, des acteurs et des opérateurs, se transmet physiquement à nos cellules de spectateur, dans un long frisson profond et émouvant, comme si son éveil nous réanimait un petit peu aussi.
The Frame pousse cette interrogation encore plus loin. Car il ne s'agit plus seulement de quitter un décor fabriqué, mais de s'interroger sur l'auteur même de notre réalité.
Deux existences, une réalité qui se fissure
Je ne vais pas spolier le scénario. Juste vous mettre l'eau à la bouche. L'histoire commence de manière presque conventionnelle. Presque ennuyeuse. Alex (David Carranza) est un jeune homme impliqué dans le trafic criminel, malgré son aspiration à une vie meilleure. Sam (Tiffany Mualem) est ambulancière. Elle consacre ses journées à sauver des inconnus, tout en demeurant prisonnière d'un passé douloureux. Ils vivent dans deux réalités différentes. Celle d'Alex est sombre et meurtrière. Celle de Samantha est imprégnée d'altruisme et de dévouement, mais de tristesse aussi.
Jusqu'à ce qu'une anomalie bouleverse leur quotidien. L'un découvre l'existence de l'autre à travers son écran de télévision. Et réciproquement. Ce qu'ils regardaient comme une simple fiction semble soudain posséder une réalité propre. Les personnages deviennent spectateurs les uns des autres, puis cherchent à communiquer malgré les frontières impossibles qui les séparent. Et la fin est époustouflante.

Cette découverte fait naître une question existentielle: si quelqu'un écrit notre histoire, quelle liberté nous reste-t-il? Et qui "nous" écrit et nous raconte?
Winans ne nous livre pas une démonstration scientifique sur la simulation informatique, ni une théorie selon laquelle notre univers serait effectivement programmé. Il propose une fiction métaphysique, un laboratoire imaginaire où se rencontrent le destin, la souffrance, le pouvoir créateur et le libre arbitre. C'est précisément cette ambiguïté qui rend le film si intéressant. Car la matrice dont il est question pourrait être technologique, psychologique, sociale ou spirituelle.
Dieu, le scénariste et ses créatures
Pour comprendre toute la portée de The Frame que je vous invite absolument à découvrir, il faut s'intéresser à l'homme qui l'a imaginé.
Dans un entretien accordé en janvier 2015 à John Gaspard, Jamin Winans explique qu'il voulait réaliser un film autour du sentiment d'avoir été abandonné par Dieu. La question de l'existence divine, de sa nature bienveillante ou malveillante, et de notre rapport à la soumission l'obsédait.
Pourquoi un Dieu supposément aimant permettrait-il tant de souffrances? Pourquoi créer des êtres capables d'éprouver la douleur, le désespoir et l'injustice? Et comment concilier une éventuelle volonté divine avec notre aspiration à l'autonomie? Ces interrogations constituent le cœur philosophique du film.
On retrouve ici la question du déterminisme. Nos comportements sont-ils le résultat d'une chaîne de causes qui nous précèdent? Nos choix sont-ils réellement les nôtres ou simplement l'aboutissement de mécanismes que nous ne maîtrisons pas?
Cette réflexion sur l’enchaînement mystérieux des événements me rappelle deux autres films remarquables: Le Battement d’ailes du papillon (2000), de Laurent Firode, où une succession de coïncidences infimes finit par provoquer la rencontre improbable de deux êtres, et surtout L’Étrange Histoire de Benjamin Button (2008), de David Fincher.
Une séquence magistrale nous montre comment un manteau oublié, un coup de téléphone, un chauffeur de taxi qui s’attarde devant son café, un réveil qui ne sonne pas, un colis mal emballé, un camion de livraison et un lacet cassé finissent par provoquer l’accident de Daisy, renversée par un taxi à Paris. Il aurait suffi qu'un seul de ces événements se déroule autrement pour que l'accident n'ait jamais lieu. Sommes-nous les jouets d’une mécanique implacable, les enfants du hasard ou les acteurs inconscients d’un scénario dont le sens nous échappe? Et si nous sommes les créateurs de notre réalité, comment élever notre vibration de sorte à ne plus être détournés de notre mission la plus haute?
The Frame donne corps à ce paradoxe en opposant le pouvoir du créateur à la révolte de sa créature. La mise en scène des tentatives désespérées de "sortir du cadre" est à couper le souffle et se déploie en crescendo jusqu'à la fin du film.
Autre allusion troublante: cette mystérieuse substance noire et visqueuse qui envahit l’univers du film. Difficile de ne pas songer au Loosh, cette énergie émotionnelle décrite par Robert Monroe, ou à la «matière epsilon» évoquée par certains explorateurs des sorties hors du corps. Dans son livre Far Journeys (1985), Monroe décrit le Loosh comme une énergie invisible produite par les êtres vivants, particulièrement les humains, à travers leurs émotions.
Selon le récit de Monroe, la Terre fonctionnerait comme une immense ferme énergétique où les êtres humains produiraient, sans le savoir, une substance précieuse pour certaines intelligences non humaines.
Et si cette glue obscure symbolisait aussi une matière subtile façonnée par nos formes-pensées, nos peurs et nos croyances, jusqu’à devenir la prison invisible de notre propre conscience?

Le Diable s'est invité dans le scénario
De plus, un personnage mystérieux, aux allures démoniaques, incarne une force de destruction qui semble refuser elle aussi l'ordre imposé. Mais c'est ici qu'apparaît une subtilité essentielle: se révolter contre son créateur ne signifie pas nécessairement devenir libre. Détruire un système peut être une manière de continuer à lui appartenir.
Cette idée me paraît fondamentale. Car combien de mouvements de rébellion, individuels ou collectifs, finissent par reproduire ce qu'ils prétendaient combattre ? À titre individuel, rappelons-nous Robespierre, farouche adversaire de la peine de mort devenu l'un des artisans de la Terreur; Cromwell, qui combattit la monarchie anglaise avant de dissoudre le Parlement par la force; Napoléon, héritier de la Révolution française, qui finit par se couronner empereur; ou encore Lénine, qui promettait le pouvoir au peuple avant de faire taire ses opposants. Même Lech Wałęsa, héros de Solidarność et de la résistance au communisme polonais, révéla, une fois président, un goût prononcé pour l'affrontement et l'exercice personnel de l'autorité.
Étrange paradoxe que celui de ces hommes qui, après avoir voulu libérer leurs semblables, se découvrent une vocation de maîtres! À croire qu'il est parfois plus facile de renverser un tyran que de déloger celui qui sommeille en soi. La liberté ne réside peut-être ni dans l'obéissance ni dans la révolte, mais dans le dépassement de cette opposition.
Autrement dit, nous ne devenons pas libres en changeant simplement de maître, de croyance, de camp ou de programme. Nous commençons à le devenir lorsque nous sommes capables d'observer les mécanismes qui nous gouvernent.

Déprogrammer l'être humain: une lecture possible de "The Frame"
C'est ici que le film rejoint mes préoccupations les plus profondes. Depuis notre naissance, nous héritons d'un nombre impressionnant de scénarios. Celui de nos parents, de notre milieu social, de notre culture, de notre religion, de notre époque.
Nous apprenons ce qu'il convient de penser, de désirer, de craindre, de réussir. On nous indique ce qu'est une existence respectable, ce qu'il faut posséder pour être heureux, ce qu'il faut croire pour être accepté. Puis viennent nos propres expériences, nos blessures, nos traumatismes, nos échecs. Ils façonnent de nouvelles convictions, souvent inconscientes. Petit à petit, nous finissons par confondre tous ces récits avec notre identité véritable. Je suis ceci. Je ne suis pas cela. Je ne pourrai jamais. Je dois toujours. Je n'ai pas le choix. Et nous voilà devenus les personnages d'un scénario que nous avons rarement pris la peine de relire.
Alex et Sam sont, chacun à leur manière, captifs de leur passé. Leur véritable prison ne réside pas seulement dans l'univers étrange qui les entoure. Elle réside aussi dans la culpabilité, la peur, le regret et l'impossibilité d'imaginer un autre avenir.
Leur rencontre introduit une brèche dans ce déterminisme. Une rencontre humaine, juste là, de passage. Quelqu'un qui les voit autrement. Quelqu'un qui leur permet d'envisager qu'ils ne sont peut-être pas condamnés à rejouer éternellement la même histoire. Et c'est là, me semble-t-il, que commence la véritable déprogrammation. Quand nous rencontrons un humain qui "aime vraiment". Un être qui a la faculté de nous lire derrière le béton de nos souffrances. Quelqu'un qui sait nous voir sous l'angle de la beauté. Et qui, d'une certaine manière, même imperceptible, nous invite à prendre de la hauteur. Un individu qui nous ré-apprivoise avec la part sauvage en nous. J'ai souvent rencontré ces hommes et ces femmes qui nous montrent discrètement comment nous couronner, même avec le plus menu cercle de joncs et de lierre. Je pense par exemple au philosophe et écrivain Jean-Yves Leloup qui avait passé plusieurs jours dans la rue alors qu'il était encore un adolescent, fracassé par une enfance maltraitante. Un matin, alors qu'il s'était endormi contre la vitre d'un café pour s'y réchauffer quelques minutes, il a ouvert les yeux. Là, devant lui, il y avait un café chaud et un croissant posés sur la table. Le garçon de café lui a dit qu'une inconnue était passée à l'aube, avait vu ce jeune homme en détresse et lui avait offert cette obole inespérée. Touché au coeur par ce geste, Jean-Yves a aussitôt repris goût en la vie et est devenu le grand philosophe et écrivain qu'il est aujourd'hui. Il témoigne dès lors de cet épisode: un âme vibrante, un acte de bonté, un croissant et un café chaud lui ont sauvé la vie.
C'est bien à cela que me renvoie ce film hors norme: au cœur d'un univers gouverné par des forces qui nous échappent, une possibilité inattendue apparaît pour changer de plan et transcender notre réalité: celle de se reconnaître, de se faire confiance et de vouloir le bien de l'autre.
C'est ce que nous faisons de chaque rencontre qui nous verrouille ou nous élève. La liberté serait-elle une histoire d'amour san fin?
Un couple de réalisateurs souverains Jamin Winans est né dans l'Indiana, avant de grandir dans le Colorado. Enfant, il vivait dans une famille qui avait choisi de se passer de télévision. Jusqu'à ses dix ans environ, le petit Jamin ne possédait donc pas chez lui cette boîte à images qui allait pourtant devenir sa grande passion. Il a raconté une expérience étonnante: alors qu'il était âgé de trois ou quatre ans, il regardait un feuilleton télévisé chez sa baby-sitter. Un personnage, filmé de face, lui donna brusquement l'impression de le regarder personnellement. Effrayé, il alla se cacher derrière une chaise. Cette sensation qu'un être enfermé dans un écran puisse nous voir à son tour ne l'a jamais quitté. Bien des années plus tard, elle allait devenir l'une des idées fondatrices de The Frame.
À treize ans, le futur cinéaste travaillait dans une clinique vétérinaire pour s'acheter une caméra. À dix-sept ans, il réalisait déjà un premier long métrage sur VHS. Après une année d'école de cinéma, il préféra suivre sa propre voie et fonda sa société de production, Double Edge Films, en 2000. Son parcours allait prendre une autre dimension grâce à Kiowa Winans, une ancienne camarade de lycée devenue son épouse et sa partenaire de création.
Ensemble, ils ont construit une véritable entreprise artisanale de cinéma indépendant. Malgré l'irresistible chants des sirènes d'Hollywood, ils sont restés dans le Colorado et ont préféré poursuivre leur route loin des grandes machines de l'industrie cinématographique.
Chapeau! Ce couple inspiré et inspirant a préféré l'autonomie à la promesse du prestige. Une liberté qui comporte évidemment son prix: des budgets serrés, des risques financiers et une somme considérable de travail.
Exploser le cadre
Enfin, je vous laisse découvrir la puissance du cadrage et des plans. Car dans ce film, le cadre cesse d'être une simple frontière esthétique pour devenir un élément physique de l'univers. Le personnage n'est plus seulement filmé dans un cadre. Il se heurte à lui. Difficile d'imaginer traduction plus concrète de notre conditionnement!
Le film demande de la patience et accepte de perdre momentanément son spectateur.
Il faut tenir bon. J'ai tendance à me méfier des œuvres qui cherchent à plaire à tout le monde. Les films qui m'ont le plus profondément marquée ne sont pas forcément les plus consensuels. Ce sont souvent ceux qui prennent le risque d'une proposition radicale, quitte à déstabiliser leur public. The Frame appartient à cette famille.
Je ne sais toujours pas pourquoi les mots « The Frame Network » se sont invités dans mon rêve cette nuit-là. J'aime ces coïncidences qui nous entraînent sur des chemins inattendus, et parfois jusqu'à une œuvre qui résonne étrangement avec nos propres recherches. Je remercie donc mon mystérieux scénariste nocturne pour cette puissante découverte.
Plutôt que de nous laisser recadrer par le destin, osons briser le cadre, déjouer le scénario et reprendre la plume de notre existence. A chaque instant, nous avons le pouvoir de faire un "recalculage d'itinéraire" grâce à notre GPS intérieur, selon les choix et les décisions faites par amour ou par peur. Car la plus belle des histoires n’est peut-être pas celle qui nous était destinée, mais celle que nous aurons enfin la liberté de créer. Voir The Frame en streaming sur Apple TV
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Mille mercis IsaBelle pour cette super proposition , me réjouis de voir ce film.
Et cet extraordinaire Texte👏🏼🙏💚
Merci pour l'invitation à ce film