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PÂQUES: du sacrifice à l’offrande du coeur

En pleine période de Pâques, il m’a semblé juste, presque nécessaire, de partager quelques pages du livre d’Emil Bock, "Les trois années du Christ Jésus". Car derrière les récits de la Passion se joue une rupture spirituelle majeure: celle d’un monde ancien fondé sur le sacrifice sanglant, vers une humanité appelée à offrir non plus le sang des victimes, mais la conscience et la responsabilité de l’âme. Et si la mission de Jésus fut d’ouvrir une ère nouvelle où le sacrifice du sang cède la place à l’offrande consciente du cœur?


Les traditions de l’Ancien Testament témoignent de ces rites où l’on croyait apaiser le divin par l’effusion de sang; aujourd’hui encore, certaines affaires contemporaines, qu’il s’agisse des zones d’ombre révélées par les dossiers liés à Jeffrey Epstein ou des interrogations soulevées par le film "Les Survivantes", rappellent combien l’humanité reste hantée par la tentation du sacrifice et de la domination.


La mission du Christ, telle que la comprend Emil Bock, apparaît alors avec une clarté saisissante: mettre fin à ces logiques archaïques, substituer à la peur et à la violence une offrande intérieure, et ouvrir un chemin où la vie humaine n’est plus donnée aux ténèbres, mais rendue à la lumière de l’âme divine.


Extrait du livre Emil Bock - « Les trois années du Christ Jésus » Edition Iona - Ed. Triades


«Il arrive deux fois par an qu’un jeudi émerge du fleuve du temps avec une solennité particulière: le Jeudi Saint et le jour de l'Ascension.

Quoiqu'il fasse partie de la semaine la plus grave de l'année, le Jeudi Saint est mystérieusement apparenté à cet autre jeudi qui vient six semaines plus tard, lorsque la nature printanière a déployé toute la lumière et tout le parfum de ses fleurs.

La nuit du Jeudi Saint n'est-elle pas un peu une seconde Nuit Sainte dans l'année?

La lueur mystérieuse qui s‘en dégage est crépuscule avant l'obscurité du Vendredi Saint, mais, plus encore, aurore du jour de Pâques.

Une fois passé le milieu de la Semaine Sainte, après les trois premiers jours d'affrontements dramatiques entre le Christ et le monde adverse, le calme se fait.

Le soir du Jeudi Saint, nous pénétrons dans l'espace d'un silence sacré.


Brusquement le calme succède à l'agitation.

Dans la journée, le bruit de la foule dans les rues, avec les milliers de pèlerins achetant et discutant, avait été à son comble. Et pendant que la sphère pourpre du soleil sombrait à l'ouest, alors qu'à l’est se levait le disque majestueux de la lune, les trompettes d’argent, du haut de la terrasse du Temple, avaient annoncé le début du Jour de la préparation.

Et c‘est la nuit de la Pâque, où les fidèles de l'Ancienne Alliance se préparent au shabbat qui commence le soir suivant. L'agitation bruyante se tait.

Dans toutes les demeures, les humains se rassemblent autour de la table où ils mangent en famille l'agneau pascal. Dans les rues soudain vides règne un silence pesant.


C'est la nuit fatale de la Pâque, où l'ange de la mort circule, comme jadis en Égypte.

Jésus, lui aussi, avec ses disciples se retire dans un espace où ils ont l'intention de manger la pâque. De par les circonstances, le silence de cet espace a une plénitude particulière, du fait que cette demeure est non pas une habitation privée, mais la maison d’une communauté vénérable: l'ordre des Esséniens.


C'est sur le mont Sion que l'ordre des Esséniens s'était établi, en un lieu sacré qui, des milliers d'années auparavant, bien avant de devenir le centre historique de l’Ancienne Alliance, avait été l'un des plus anciens sanctuaires de l’humanité.


Le Cénacle, que les frères esséniens mettent à la disposition de Jésus et de ses disciples pour la veille de la Pâque, se situe à un endroit consacré de longue date. Juste en face, également dans ce lieu consacré par la tradition, se dresse la demeure de Caïphe, la maison-mère de l'ordre des Sadducéens. Là aussi s’assemble un groupe qui célèbre la Pâque.


Ce sont les adversaires, que leurs dispositions intérieures empêchent de penser à la fête imminente, parce qu'ils remuent des projets dictés par leur haine et leur hostilité.

Le moment d'engager le combat n'est pas encore venu: il faut respecter la trêve de la fête.D'où la consigne de ces ennemis:

«Cherchez à le saisir, mais pas pendant la fête». La situation où se trouve Jésus avec ses disciples évoque le Psaume 23: «Tu prépares devant moi une table en face de mes adversaires».

Le calme règne à présent, mais l'ombre funeste de la nuit de la Pâque s'incarne dans les présences ténébreuses qui siègent dans la maison. Mais qui y a-t-il sur la table autour de laquelle sont réunis Jésus et ses disciples pour le repas vespéral ?

La communauté en question se plie à la loi ancienne et accomplit le rite. L’agneau pascal est préparé. Jésus s'apprête à le manger avec ses disciples, en commémoration du sacrifice de l'agneau qui jadis, au temps de Moïse, fut le signe qui marqua la fin de la servitude. Mais sur la table du Cénacle, l'agneau pascal prend à présent une tout autre signification.

À la table est assis Celui dont Jean Baptiste a pu dire: «Voici l'Agneau de Dieu qui porte le péché du monde». Nulle part à cet instant, ni avant ni après, l'agneau de la pâque ne fut aussi près de Celui dont il était l'image.

À travers les millénaires, le sacrifice de l'agneau fut une coutume prophétique.

À présent, l'accomplissement de la prophétie est proche.

Bientôt l’apôtre Paul pourra dire:

«Nous aussi, nous avons un agneau pascal. C’est le Christ, qui s’est sacrifié pour nous».

Dans le Cénacle, la prophétie et l'accomplissement se rencontrent.

L'espace est plein de lourds pressentiments. Il y a du drame et de la séparation dans l'air.

Le sacrifice du Christ projette son ombre. La conscience des disciples va être mise à rude épreuve.

Avec l’agneau pascal qui se trouve là, sur la table, c'est tout le courant des anciens sacrifices sanglants qui fait irruption dans l’espace de la Cène. La "magie" du sang, qui donnait leur sens à tous les sacrifices sanglants pré-chrétiens, est une réalité agissante.

L’efficacité des Sacrifices antiques résidait dans le fait que le sang frais jaillissant des victimes pures avait le pouvoir de provoquer un état extatique dans les âmes qui, à cette époque, étaient moins solidement rivées au corps, de sorte que des forces "divines" venant de l'au-delà pouvaient agir sur le plan humain.

Dans le Cénacle, sur le mont Sion, le sacrifice ancien perd définitivement son sens.

L'être divin suprême a passé lui-même de l’au-delà à l‘en deçà. L’agneau n’a plus sa signification propre. Il n'est plus que le reflet du mystère du Christ, qui est présent.

Le sacrifice sanglant devient une fois pour toutes, superflu. La force que jadis on cherchait à attirer de l’au-delà par des sacrifices sanglants de moins en moins efficace est là, maintenant, pour se lier indissolublement avec l‘en-de ça.

L'agneau pascal perd son efficacité magique, du moment qu’au sein même de l'existence terrestre apparaît un germe, une source de forces célestes.

Il devient l’image pure et simple de l'amour divin qui se sacrifie.

Mais sur la table de la Sainte Cène, il n’y a pas que l'agneau pascal.

Accessoirement, il s‘y trouve aussi du pain et du vin.

Après avoir satisfait à la coutume du repas pascal, le Christ prend, à l'étonnement de ses disciples, les symboles du manger et du boire que lui offrent les circonstances pour ajouter un nouveau repas à celui qu'avait prévu l’Ancien Testament.

Il se passe quelque chose de tout à fait nouveau et d’inattendu lorsqu'il offre le pain et le vin aux disciples en disant:

«Prenez, ceci est mon corps, ceci est mon sang.»

En réalité, ce n’est pas par hasard que ces symboles se trouvent là, sur la table.

Ce qui vient au jour à présent a toujours existé dans l'humanité, et plonge ses racines dans l’espace occulte des Mystères. De même qu'à l'extérieur des anciens temples il y avait les victimes sanglantes sacrifiés en présence du peuple, de même, il y eut de tout temps, dans le secret ésotérique de certains sanctuaires où l’on célébrait les Mystères solaires, le pain et le vin, qui étaient les symboles véritables du dieu du Soleil.

Le lieu de la Cène coïncide avec l’emplacement des grottes où étaient enterrés les rois, et en particulier David, et où se situait, deux mille ans plus tôt, le sanctuaire de Melchisédech, le grand initié du Soleil. C'est là que Melchisédech porta le pain et le vin dans la vallée du Cédron, à la rencontre d'Abraham qui revenait d'une campagne victorieuse.

Mais, entre les mains de Jésus, le pain et le vin prennent, eux aussi, une importance qu’ils n'ont jamais pu avoir dans les centres de Mystères antiques.

Ils avaient toujours été les symboles du dieu Soleil, que ses adorateurs devaient chercher dans d'autres sphères. À présent, ils sont plus qu'un symbole. Dans le Christ, le grand esprit du Soleil lui-même est présent et peut dire en distribuant le pain:

«Ceci est mon corps », en présentant le calice aux disciples: «Ceci est mon sang ».

Son âme qui se donne se répand dans le pain et dans le vin. Le pain et le vin se mettent à luire dans la pénombre. L'aura lumineuse du Soleil les enveloppe d'une lueur dorée.

En incarnant l'âme du Christ qui se donne, le pain et le vin deviennent corps et sang de l’esprit solaire lui-même. Tous les Mystères solaires de l'Antiquité n’étaient que prophétie.

À présent, ils sont en train de s'accomplir.

Dans le passage de l'antique sacrifice sanglant à l'offrande du pain et du vin, c'est le principe même du sacrifice qui s’intériorise pour toute l'humanité. Tous les sacrifices anciens étaient des sacrifices matériels. À présent est instauré le sacrifice de l'âme.

Dans le monde sacrificiel surgit un courant d'intériorité véritable.

Les sacrifices lunaires des temps anciens font place à l'offrande solaire.

Cette heure vespérale se trouve être l’aube du christianisme, qui est la vraie religion solaire.

Non seulement le Christ relie le repas ancien au nouveau, mais il les fait précéder et suivre par un acte significatif de sorte qu'apparaît un déroulement quadripartite.

Ainsi se manifeste pour la première fois la loi qui régit le sacrement central du christianisme avec ses quatre parties. Avant de manger l'agneau pascal avec ses disciples, Jésus accomplit l’acte d'amour du Lavement des pieds qui, dans sa simplicité, atteint une indicible profondeur. Lorsqu'il s'incline devant chaque disciple, y compris Judas, pour lui laver les pieds, Jésus ne fait pas que reprendre une pratique en usage dans l'ordre des Esséniens, il en dépasse de beaucoup la signification.

L'image est saisissante et caractérise l'ensemble de la situation: le Christ est amené par son amour à se donner aux siens totalement. Et ce don sera scellé par la mort sur la croix.

De même qu’ils sont introduits par le Lavement des pieds, les deux repas sont suivis d'une conclusion.

La coutume de la Pâque, telle qu'elle se célébrait dans les maisons alentour, voulait qu'après le repas le père de famille lise ou récite la Haggada, l'histoire légendaire du Peuple juif.

Le Christ se conforme à cet usage en faisant suivre la Cène par un enseignement.

Ces paroles nous sont relaté, de façon merveilleuse par l'évangile de St-Jean dans les discours d’adieu que vient couronner la prière sacerdotale.

L'événement passe donc par quatre degrés:

Le lavement des pieds, l'agneau pascal, le pain et le vin, les discours d'adieu.

Lorsque Jésus lave les pieds à ses disciples, il peut sembler que leurs âmes, à ce moment, communient de la façon la plus intime l'âme du Christ.

Mais en réalité le Lavement des pieds n’est qu'une image ultime qui résume tout ce que le Christ a pu enseigner à ses disciples.

C’est pourquoi il leur dit :

«Je vous donne un commandement nouveau: Aimez-vous les uns les autres.»

Le Lavement des pieds est en quelque sorte la dernière parabole adressée aux disciples non point en paroles, mais en actes.

Le but final de tout l'enseignement laissé par Jésus à ses disciple, c’est l'amour.

Ainsi le geste par lequel le Christ livre l'intimité de son âme correspond-il, dans l’acte sacramentel, à la lecture de l’Évangile, et le repas, avec l’agneau pascal, au degré de l'Offertoire, l’image du sacrifice surgit: le Christ est l'Agneau qui, le lendemain, mourra sur la croix pour l'humanité.

Vient ensuite le troisième degré: le Christ donne aux disciples le pain et le vin.

Pour la première fois apparaît ainsi le mystère de la Transsubstantiation, qui représente la troisième partie du sacrement, après la lecture de l'Évangile et l'Offertoire.

Une réalité céleste imprègne une réalité terrestre. Dans la matière rayonne l’esprit.

Le soleil de la Transsubstantiation, dont l'éclat grandira plus tard, se met à luire comme une étoile.

Il peut sembler que le quatrième degré - les discours d'adieu - se réduise à un enseignement complémentaire, à un viatique laissé par le Christ à ses disciples.

En réalité, c'est précisément là qu’il se communique lui-même de la façon la plus intime.

Ces paroles, qui font écho à ce qui s’est passé dans le repas sacré, sont corps et sang du Christ à un degré supérieur.

Par elles, l'âme du Christ se donne à l'âme des siens en vue de l’union et de la communion la plus profonde. Mais les disciples reçoivent ces paroles comme dans un rêve.

Il n'y en a qu'un, Jean, couché sur le sein de Jésus, qui soit en état de percevoir le langage du cœur du Christ et de conserver, dans son Évangile, un reflet de cet instant pour l'humanité.


L'heure du grand Sacrement quadruple baigne dans l'amour cosmique qui jaillit du cœur du Christ. Le Verbe, en se manifestant finalement avec une telle plénitude dans les discours d’adieu, ouvre pour l'humanité une lumineuse perspective d’avenir. Le Christ, source de l'amour cosmique, est en même temps une haute entité qui dispense la sagesse.

Comme si Jupiter, le dieu de la sagesse, était apparu parmi les hommes sous une forme nouvelle.

Le cercle réuni autour de la table sacrée se brise d’une manière dramatique.

Dans la nuit de la Pâque, il était de coutume - et c'était même une règle très stricte - que personne ne se risque à quitter l'aire protectrice de la maison. Car, ce faisant, on rencontrerait l'ange exterminateur. Les rues restent désertes. Et pourtant, à un moment donné, il y en a un qui sort; il n'y tient plus, après avoir reçu la bouchée de pain de la main de Jésus.

L'Évangile selon Jean ajoute: «C'était la nuit.» Une nuit autant intérieure qu'extérieure: Satan, en cet instant, prend possession de lui. Judas se rend dans la maison d'en face, où les gens de Caïphe s'apprêtent à satisfaire aux exigences du repas pascal; ce qui ne les empêche pas de saluer avec empressement l’offre de Judas de traiter avec eux. La pierre d'achoppement, pour Judas, c'est le mystère du sacrement.

La veille déjà, il avait été saisi par le démon de la colère, lorsqu'une ambiance sacramentelle s'était répandue dans la maison de Béthanie. Dans le cadre du Cénacle, il a rencontré pour la deuxième fois la substance du sacrement. Il n'a pas en lui cet élément paisible qui, seul, lui permettrait d'accueillir la paix que dispense le sacrement. Et ainsi ce qui pourrait lui apporter la paix le précipite dans une insatisfaction extrême, dans un état où le Moi en fuite cède la place à Ahriman.

Une fois de plus, l’interdit de la nuit pascale est brisé, lorsque Jésus se lève de table et fait signe à ses disciples effarés de le suivre dans la nuit. Le monde au dehors ne respire pas la paix du sommeil. L'angoisse et l'inquiétude se conjuguent dans l'atmosphère avec un vent froid qui souffle par rafales. La lune est presque pleine et, dans sa lumière pâle et froide, les formes qui se dégagent du paysage ont quelque chose de fantomatique.

Le soir suivant, la pleine lune apparaîtra au ciel comme un disque sanglant, lorsque la terre s'interposera entre elle et le soleil, en provoquant une éclipse.

Ce qui se passe entre la terre, la lune et le soleil semble annoncer l’heure du drame.

Même l'obscurcissement du soleil qui, à l'heure de midi, enveloppera de ténèbres la terre pendant trois heures, se prépare déjà.

Les coups de froid et de gel qui accompagnent le passage de l’hiver au printemps céderont la place, dès le matin, à la chaleur étouffante suscitée par les nuages de poussière qui obscurciront le soleil. C’est dans ces conditions que Jésus se rend à Gethsémani avec ses disciples.

Les deux sorties nocturnes sont des images d’événements intérieurs. La sortie de Judas indique que son bon génie, son Moi véritable, l’a quitté; dehors, c’est vraiment l’ange de la mort qu'il rencontre. Il devient l’instrument d’esprits ahrimaniens.

Le Christ sortant dans la nuit évoque l’image de l’âme qui se donne librement, de cette âme qui, depuis les origines, porte dans l’univers l'impulsion du sacrifice.

Lorsque Judas sort, on nous dit: «C’était la nuit» - la nuit aussi dans l'âme de Judas.

Lorsque le Christ sort, on pourrait dire: «Ce fut le jour». Une lueur dorée se mêle aux ténèbres de la nuit.

Le Christ refait avec ses disciples le chemin par lequel, deux mille ans plus tôt, Melchisédech avait porté le pain et le vin à Abraham. Un mystère solaire l’accompagne, un soleil se met à luire au milieu de la nuit.

Bientôt, à Gethsémani, le Christ saura repousser les assauts de l'ange de la mort.

La lumière dont la foule a perçu le rayonnement le jour des Rameaux est descendue dans les couches bien plus profondes de l'être du Christ. Personne ne la perçoit.

Et pourtant c’est cette nuit-là qu’une clarté nouvelle s’est mise à poindre sur le monde; on se trouve plus près de Pâques que du Vendredi Saint. Le jour de l’Ascension, cet autre jeudi qui viendra six semaines plus tard, le germe de lumière qui s’était mis à croître dans le Cénacle sera devenu force cosmique, à l'échelle de la terre entière.»

Extrait du livre Emil Bock - «Les trois années du Christ Jésus» Edition Iona - Ed. Triades

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Suzette Sandoz
il y a 2 jours

Texte très intéressant qui fait réfléchir. Merci.

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