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Bal folk: ces farandoles qui réparent le monde

Hier soir, à Morges, je me suis rendue dans un bal folk organisé gratuitement dans la cour du château. Et j’en suis ressortie avec l'émotion d’avoir assisté, pendant une heure, à une répétition générale de ce que pourrait être le monde s’il se souvenait qu’il était la plus belle des rondes.



À peine arrivée, j'avais déjà envie de détaler. La peur de déranger, de briser une harmonie déjà en cours... De faire une tache sur cette toile de maître humaine par mes gaucheries de débutante. Alors que j'allais tourner les talons, une autre petite voix intérieure, à peine plus forte, celle qui veut célébrer la vie par dessus tout, m'a donné l'impulsion de passer le portail du château. De faire ce petit pas de plus qui nous entraîne dans la vie qui pétille.


Alors une femme est venue à ma rencontre et m'a prise par la main, m'emmenant dans le tourbillon. Je me suis abandonnée à ce geste salvateur, en laissant mes doutes et mes complexes en retrait, là-bas sur le gazon assoiffé. Certains prénoms semblent porter leur propre lumière. Claire fut celle qui, ce soir-là, m’ouvrit le chemin de la ronde. Il faut toujours un humain pour allumer le suivant...


Il y avait Jean-Luc pour nous guider, nous apprendre patiemment les pas, dénouer nos maladresses et transformer nos hésitations en sourires. Et puis le groupe Arra, qui faisait courir dans l’air cette musique traditionnelle qui semble remonter du fond des âges pour dégourdir notre mémoire et nos articulations. Une musique qui ne demande aucun passeport. Elle entre par les pieds, remonte dans le ventre et finit par ouvrir le cœur. À proximité, on remercie la buvette "Les canons" à qui l'on doit ce rendez-vous magique.


Nous avons dansé en lignes, en cercles, en chaînes, en farandoles. Des pas à gauche, des pas à droite, un demi-tour, une main que l’on attrape, une autre que l’on abandonne pour saisir la suivante. Dans ces valses enivrantes, nous étions saouls d'égalité, ruisselants de sueur et d'innocence.


Dans une danse en ligne, personne n’est plus riche, plus savant, plus important que son voisin. Les titres restent au vestiaire avec les sacs à main. Les métiers, les statuts, les réussites et les blessures cessent momentanément de nous définir. Il faut simplement être là. Faire le même pas. Frapper les mains ensemble. Accepter de ralentir si l’autre hésite et de se laisser entraîner lorsqu’il connaît mieux le chemin. Alors le rythme de la danse finit par s’accorder au pouls du groupe, du château, de la ville et de la Terre entière.

Puis je me suis arrêtée, légèrement étourdie par les mouvements en spirale et la chaleur. Alors j'ai pu observer longuement ceux qui, me disais-je, étaient en train de guérir le monde. Une merveilleuse panachée d’âges, de cultures, de couleurs de peau, de coiffures improbables et de tenues venues de partout. Des enfants, des adolescents, des adultes, des seniors. Il y avait ce jeune homme dans son kilt, tenue incontestablement la plus intelligente de la soirée en pleine canicule, et cette femme dans sa robe immaculée, blanche comme une mariée, sautillant sur ses talons, le sourire large comme une fenêtre ouverte sur l’été.


Il y avait aussi quelques enfants trisomiques qui entraient dans la danse avec une joie si entière qu’elle en devenait contagieuse. Pas cette joie polie que nous autres adultes avons appris à doser pour ne pas paraître trop heureux. Non. Une joie sans frein, sans calcul, sans mode d’emploi. Une joie qui disait simplement: je suis là, vous êtes là, alors sautillons!


Et puis cette maman qui dansait en serrant contre sa poitrine son enfant atteint de nanisme. Son amour pour sa fille m'a émue aux larmes. Plusieurs fois, la petite s'est mêlée à nous, nous tendait sa main, coiffée comme une princesse. Elle dansait au milieu de nous, minuscule et souveraine, emportée par la ronde. À elle seule, elle semblait l’éclairer tout entière. Elle n’avait pas besoin d’être à notre hauteur: c’était nous, soudain, qui étions invités à nous hisser à la sienne. C’est cela que je ressens comme une véritable inclusion. Pas celle qui se décrète, se réglemente à coups de propagande idéologiques, ou qui cherche à imposer, mais celle qui advient sans bruit, lorsque chacun fait naturellement une place à l’autre.


Je n’ai vu, hier soir, que de l’amour dans toutes ses différences. Une femme à la longue chevelure d’argent tournoyait, rayonnante, presque irréelle. Elle portait des shorts délavés, un T-shirt sans intérêt et des Birkenstock usées. Et pourtant, elle irradiait. Elle me faisait penser à une danseuse de flamenco. J'avais visé assez juste puisque je l'ai entendue parler espagnol à la pause. Pas grand monde ne se connaissait et pourtant, nous nous sentions tous appartenir à la même famille.


Jean-Luc nous invitait parfois à nous regarder dans les yeux. Vraiment. Pas ce petit regard furtif que l’on échange dans un ascenseur ou au guichet d'une banque. Non. Regarder l’autre, une seconde ou deux, derrière la vitre des convenances. Juste assez longtemps pour avoir une chance d’apercevoir un bout d'histoire derrière le visage. Cette mystérieuse boîte à trésors que chacun promène en lui et dont nous passons si souvent à côté, faute d’avoir pris le temps d’en soulever le couvercle.


Alors les grands lacets humains se formaient, se défaisaient, s’enroulaient à nouveau. La farandole traversait la cour du château comme un immense ruban vivant. Nous étions des dizaines et pourtant, par instants, nous ne formions plus qu’un seul corps. On se trompait, on faisait faux, qu'importe! Le violon, l'accordéon et la guitare n'en avaient cure de nos pas hésitants et nous rions aux éclats comme des enfants.


Quelle merveilleuse leçon de civilisation: se tromper ensemble et continuer à danser.

Je me suis dit que les bals folk devraient être remboursés par les assurances maladie. Peut-être même prescrits par tous les médecins en exercice! Parce que ces bals-là sont des remèdes aux blessures de notre humanité.


Dans une époque qui semble prendre un malin plaisir à nous ranger dans des cases, des concepts, des générations, des opinions, des identités et des algorithmes, la danse fait exactement l’inverse: elle nous ramène au même battement. Elle ne demande pas d’où nous venons, ce que nous pensons, qui nous aimons, combien nous gagnons ni même si nous savons danser. Elle nous demande seulement de tendre la main et de poser un pied devant l'autre.



Et ce soir, j’ai vu la planète se réparer dans des regards habités. J’ai vu l’amour inconditionnel à l’œuvre. Gratuitement. Sans promesse, sans contrat, sans attente, sans même cette intention solennelle de «faire le bien» qui finit parfois par alourdir le bien lui-même. Il s’agissait seulement de faire quelques petits pas. Vers la droite, vers la gauche, vers soi, vers l’autre. Et peut-être, sans le savoir, vers quelque chose de beaucoup plus grand que nous.


Car cette musique traditionnelle possède un étrange pouvoir. À force de tourner, elle semble arrondir nos angles. Elle efface pour quelques instants les aspérités de nos personnages, polit nos petites armures, dénoue nos méfiances. Elle nous rappelle qu’avant d’être des personnalités compliquées, bardées d’opinions et de cicatrices, nous avons tous été des enfants qui savaient naturellement vivre la cadence. Je regrette que les cours de rythmique de notre bon Jaques-Dalcroze aient disparus des programmes scolaires. Ils nous apprenaient à écouter le groupe, à trouver notre place sans perdre le rythme commun, à s’accorder aux autres.


Cette soirée m'a replongée dans le merveilleux film-documentaire Le Grand Bal, que je vous invite vraiment à revoir. Ce bijou de Laetitia Carton sorti en 2018, nous plonge au cœur du Grand Bal de l’Europe, où plus de 2 000 personnes dansent durant sept jours et huit nuits. Sans paroles, il raconte toute l'humanité à travers une salle de bal, des regards, des éclats de rire, des rapprochements et des solitudes aussi.


Hier soir, mon âme a été abreuvée d'ambroisie, vous savez ce breuvage des dieux de l’Olympe censé conféré l'immortalité... Nourrie par ces visages ouverts sur le ciel, ces mains offertes, ces corps maladroits ou gracieux, ces enfants trisomiques débordant de joie, cette fillette au corps minuscule, plus grande que les grands, cette chevelure d’argent qui tournoyait, le kilt écossais, la robe blanche, et tous ces inconnus qui, l’espace d’une danse, cessaient précisément de l’être.


Je n’ai désormais qu’une envie: recommencer. Danser jusqu’à perdre mes contours, jusqu’à ne plus très bien savoir où je finis et où les autres commencent. Peut-être est-ce cela, au fond, se souvenir de qui l’on est.

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4 commentaires

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blandine.jardindessons
blandine.jardindessons
il y a 7 heures

Je suis tout-à-fait d'accord avec les bienfaits de la danse et de la musique, en particulier folk, car cela nous relie à notre humanité de base, à travers notre corps, nos mouvements, nos rapports à l'autre, nos anciens, notre appartenance dans l'égalité et l'unité, notre plaisir d'être ensemble, l'accueil de tous et chacun au-delà des différences et dans la simplicité...

Je garde un très bon souvenir de ces moments de danse folk auxquels j'ai participé ! J'ai ressenti aussi ce plaisir dans les cours de rythmique Jaques-Dalcroze suivis à Genève dans ma formation ! Quel dommage qu'ils ne soient plus intégrés à l'école, car, pour moi, cela est une part importante de l'éducation !

Merci d'avoir évoqué ce sujet, un…

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❤️

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estellemoriergenoud
il y a 9 heures
Noté 5 étoiles sur 5.

La danse des humains simple profonde joyeuse tournoyante d'un feu humble et résonnant. Un rééquilibrage bien nécessaire ... sur cette terre certains dansent vraiment bizarrement voir atrocement et d'autres dansent merveilleusement leur humanité ... merci pour ces bons mots de ta soirée corps âme esprit ..

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❤️ Merci chère Estelle de rebondir généreusement sur mon inspiration du jour...

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