Tomber (et se relever) grâce à François-Henri Désérable.
- Isabelle Alexandrine Bourgeois

- 30 nov. 2025
- 3 min de lecture
Chronique d'Elodie Perrelet, créatrice du blog littéraire La Vie Ardente

Je l’ai attendu longtemps ce jour-là, au milieu d’une file de lecteurs plus patients que moi, dans une librairie où l’air sentait le papier neuf et l’angoisse douce de ceux qui se demandent encore quoi dire à un auteur qu’ils admirent.
Devant moi, François-Henri Désérable signait, dédicaçait, parlait, riait. Il parlait bien. Trop bien. Le genre de personne dont on se dit qu’il improvise ses traits d’esprit — tout en sachant, au fond, qu’il doit en répéter quelques-uns le matin devant son miroir, par purprofessionnalisme.
Mon tour arrive.
Il lève les yeux.
Je tends mon exemplaire de son dernier livre. Nous échangeons quelques mots. Il prend sa plume — évidemment élégante et conclut par: «Vive la vie ardente.»
Il ne savait pas qu’il écrivait une ordonnance. Je ne savais pas que j’allais l’appliquer.
Car moi, ce jour-là, j’avais renoncé. À mon blog littéraire, La Vie ardente, à mes chroniques, à la joie d’écrire pour rien — ce qui est peut-être la seule bonne raison d’écrire. Deux ans de silence, et cette fatigue étrange de ceux qui n’aiment plus ce qu’ils aimaient jadis.
Trois jours après sa dédicace (trois !), j’ai repris la plume. Je tremblais presque de rage et d’allégresse. Bref : à cause de lui. (Oui, à cause, pas grâce : rendons aux incendiaires ce qui appartient aux incendiaires.)
Pourquoi tombe-t-on dans un livre de Désérable?
Parce qu’on y glisse comme sur une plaque d’ironie noire. Parce qu’il possède cette élégance nerveuse, ce sens de la digression qui n’est pas une fuite, mais un style. Parce qu’il parle d’Histoire en la regardant droit dans les yeux — comme un garnement qui demanderait au passé de bien vouloir se tenir tranquille, pour une fois. Chez lui, la phrase avance en claquant la porte derrière elle. Elle fait la maligne, parfois — mais avec raison, car elle sait où elle va.
Il y a du panache chez Désérable, mais jamais d’esbroufe. Du rythme d’esthète, mais sans coquetterie. De l’ironie, mais jamais de cynisme — nuance rare, espèce menacée. Il manie la culture comme d’autres manient le couteau : avec précision, légèreté, et ce brin de provocation qui rappelle qu’écrire n’est jamais un geste neutre.
On rit.
On apprend.
On se relit — et on se demande : « Pourquoi je n’écris pas comme ça, déjà ? »
Ses livres ? Une traversée entre insolence, beauté et gravité.
Tu montreras ma tête au peuple (2013) : un premier livre vif, ciselé, dont les fulgurances réveillent la Révolution française comme si elle sortait d’une sieste de deux siècles.
Évariste (2015) : roman éblouissant sur Évariste Galois, jeune génie des mathématiques, raconté avec une élégance de funambule et une émotion retenue.
Un certain M. Piekielny (2017) : un roman-enquête, une rêverie sur Romain Gary, l’enfance, la mémoire, et ce que la littérature fait survivre quand tout a disparu.
Mon maître et mon vainqueur (2021) : un roman d’amour qui brûle et qui consume, écrit avec une intensité jubilatoire.
L’usure d’un monde (2023) : Un voyage en Iran qui devient un miroir : lucide, drôle, inquiet. Désérable y capte la beauté dans les fissures — et l’usure dans la lumière.
On ne sort pas indifférent d’un livre de Désérable mais légèrement ivre — et un peu jaloux, soyons honnêtes. J’ai repris la plume. Mon blog. Et ce n’était pas prévu. Une phrase griffonnée sur une page blanche m’a rappelé ce que j’avais oublié : qu’écrire, ce n’est pas se tenir impeccable, mais se tenir vivante. Qu’on peut sortir de sa torpeur, de sa détresse, simplement parce qu’un écrivain a décidé, un soir, d’écrire « Vive la vie ardente » à quelqu’un qui ne savait plus très bien comment la vivre, cette vie-là.
Alors oui, cette chronique est une déclaration.
Littéraire, évidemment.
Affectueuse, un peu.
Taquine, forcément.
Mais surtout reconnaissante.
Parce qu’il y a des écrivains qui font lire. Et puis il y a ceux qui font écrire. François-Henri Désérable est de ceux-là.
ndlr: dès janvier, Elodie Perrelet va animer une chronique auprès de Lorant Deutsch et «Entrez dans l’histoire» sur RTL





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