11-Septembre: les milliards fantôme du Pentagone
Aujourd’hui, voilà 25 ans que les attentats du 11 septembre avaient changé le cours de l'histoire. Derrière cette mémoire collective, demeurent de nombreux angles morts, beaucoup moins photographiés. L’un d’eux conduit dans les entrailles comptables du département américain de la Défense. La veille de la tragédie, Donald Rumsfeld évoquait publiquement l’incapacité du Pentagone à retracer 2300 milliards de dollars de transactions. Le lendemain, étrangement, l’aile ouest du bâtiment était frappée et plusieurs dizaines de comptables, analystes budgétaires et employés financiers y trouvaient la mort. James Corbett, remarquable journaliste d’investigation canadien et fondateur du média indépendant The Corbett Report, rouvre cet étrange dossier. Et les chiffres, eux, n’ont pas disparu sous les gravats.

Le 11-Septembre conserve, vingt-cinq ans plus tard, ses anomalies, ses questions sans réponse et surtout de nombreux fantômes politiques, militaires et financiers qui hantent encore les coulisses de l'administration américaine. Parmi ces dossiers errants, il y a l’histoire incroyable des comptes du Pentagone.
2300 milliards évanouis: un petit «problème comptable»
Retour en arrière: le 10 septembre 2001, Donald Rumsfeld, alors secrétaire américain à la Défense, prononce au Pentagone un discours consacré à un ennemi assez inattendu. Ni Al-Qaïda, ni Saddam Hussein, ni une puissance étrangère. L’ennemi est à l’intérieur. La bureaucratie du Pentagone est devenue selon lui une sorte de mastodonte impossible à manœuvrer.
Au détour de cette offensive contre sa propre administration, Rumsfeld lâche une phrase qui poursuivra le 11-Septembre jusqu'à aujourd'hui: selon certaines estimations, le département de la Défense ne parvient pas à retracer 2300 milliards de dollars de transactions.
Essayez donc de perdre 2300 francs dans les comptes de votre petite entreprise. Votre fiduciaire risque de vous téléphoner à l'aube. Au Pentagone, on parlait de 2300 milliards. À ce niveau-là, les zéros deviennent apparemment suffisamment nombreux pour que plus personne ne sache très bien où les ranger.
Il faut toutefois être précis, et c’est justement l’un des mérites de l’enquête publiée par James Corbett il y a quelques jours (en anglais): contrairement à ce qui a été répété pendant des années, Donald Rumsfeld n’a pas découvert, le 10 septembre 2001, qu’une caisse contenant 2300 milliards de dollars venait mystérieusement de disparaître. Le problème était antérieur et déjà connu.
Dès l’exercice 1999, l’Inspection générale du département de la Défense avait relevé des anomalies comptables gigantesques. Le Defense Finance and Accounting Service avait traité quelque 7600 milliards de dollars d’écritures comptables au niveau du département. Une part considérable de ces ajustements n’était pas correctement documentée. Lors de son audition de confirmation devant le Sénat, en janvier 2001, Rumsfeld avait d’ailleurs été directement interrogé à ce sujet.
La nuance est importante. Elle ne rend pas l’affaire moins inquiétante. Peut-être même le contraire. Il ne s’agissait donc pas d’un gigantesque coffre-fort vidé pendant la nuit, mais d’une institution militaire disposant d’un budget colossal et incapable de produire une comptabilité permettant de retracer correctement des milliers de milliards de dollars de transactions.

Le lendemain matin, le monde bascule.
À 9 h 37, la façade occidentale du Pentagone est frappée. Selon les conclusions des enquêtes officielles américaines, le vol American Airlines 77, détourné après son décollage de Washington-Dulles, percute le bâtiment. Les 64 personnes se trouvant à bord meurent, ainsi que 125 personnes présentes au Pentagone. C’est ici que l’histoire financière vient télescoper l’Histoire avec un grand H.
Curieusement, la zone frappée abritait notamment Resource Services Washington, une structure de l’US Army qui venait de réintégrer cette partie du Pentagone après sa rénovation. James Corbett rappelle que 45 comptables, teneurs de livres et analystes budgétaires y travaillaient et que 34 d’entre eux furent tués. Certains travaillaient précisément sur les problèmes financiers et comptables de l’armée liés à ces écritures impossibles à justifier. Tiens donc!
Le 10 septembre, le secrétaire à la Défense évoque publiquement les abysses comptables du Pentagone. Le 11, 34 des 45 comptables et analystes de Resource Services Washington meurent dans l’aile frappée. Voilà pour les faits. À chacun, vingt-cinq ans plus tard, de décider si leur télescopage mérite encore quelques questions. Toujours est-il que toutes les évidences sont parties en fumée du jour au lendemain.
Ce qui est certain, en revanche, c’est que l’affaire des milliers de milliards ne s’arrête pas sous les gravats du 11 septembre. Et c’est probablement la partie la plus intéressante de la nouvelle enquête de James Corbett.
Les milliards continuent leur drôle de danse
Pour comprendre l’ampleur du problème, il faut justement sortir de la coïncidence spectaculaire entre le discours de Rumsfeld et l’attaque du lendemain et suivre la piste beaucoup moins glamour des audits. Elle réserve quelques surprises.
Corbett revient notamment sur les travaux du professeur Mark Skidmore, de la Michigan State University, menés avec Catherine Austin Fitts. Spécialiste des finances publiques américaines, elle enquête depuis des années sur l’opacité des dépenses fédérales et militaires. En compilant différents rapports de l’Inspection générale concernant le département de la Défense et d’autres administrations, ils aboutirent à un chiffre qui donne presque le vertige: 21 000 milliards de dollars d’ajustements comptables non documentés ou insuffisamment justifiés au fil des années.
Là encore, gardons-nous d’une facilité: 21000 milliards «d’ajustements non documentés» ne signifient pas que 21000 milliards en billets de banque ont été glissés sous un matelas. Certaines opérations peuvent être des écritures internes, des corrections, des transferts ou des montants comptabilisés plusieurs fois. Mais quand les chiffres deviennent à ce point astronomiques, on aimerait tout de même savoir à quoi ils correspondent et où est passé cette somme hallucinante. C’est exactement ce qu’a demandé Mark Skidmore.
Le chercheur cite notamment 170 ajustements représentant à eux seuls quelque 2100 milliards de dollars et demande simplement qu’on lui fournisse le détail permettant de comprendre ces écritures. Une requête assez banale, au fond, pour quelqu’un qui s’intéresse à des comptes publics. Il affirme n’avoir jamais obtenu de réponse satisfaisante.
Et l’histoire devient plus embarrassante encore lorsqu’on saute vingt-cinq ans dans le temps. Car les problèmes comptables du Pentagone ne sont nullement une curiosité poussiéreuse du début du siècle. Dans son analyse de l’audit 2024, l’inspecteur général du département de la Défense relevait encore 28 faiblesses matérielles dans ses systèmes de gestion et de contrôle financier. Le département gérait alors environ 4100 milliards de dollars d’actifs et n’était toujours pas en mesure d’obtenir une opinion d’audit sans réserve.
Vingt-cinq ans pour ranger les comptes. Et toujours quelques tiroirs qui coincent. À ce stade, la question du 10 septembre 2001 cesse d’être seulement une anecdote troublante accolée au 11-Septembre. Elle ouvre une fenêtre beaucoup plus vaste sur le fonctionnement financier de la plus puissante machine militaire du monde.
Thierry Meyssan, le journaliste qui fouille les gravats
En France, un homme fut parmi les premiers à s’attaquer frontalement à un autre angle mort du dossier: Thierry Meyssan, journaliste et essayiste français, fondateur du Réseau Voltaire. Il a été l'invité de Tocsin à propos de ce qu'il qualifie de "coup d'état de 2001".
Avec L’Effroyable imposture, publié en 2002 et traduit dans de nombreuses langues, il remet en cause la version officielle de l’attaque du Pentagone. Son livre déclenche une tempête médiatique internationale. Rarement un ouvrage français consacré au 11-Septembre aura suscité autant de colère, de fascination et de débats.
Mais Meyssan, lui, regarde les photographies. Il regarde la façade. Les dégâts. Les débris. La pelouse. Les témoignages. Il compare les dimensions d’un Boeing 757 avec celles de la zone d’impact et s’interroge sur ce qu’il considère comme l’absence, sur les premières images diffusées, de traces correspondant au crash d’un avion de ligne.
Sa conclusion est radicale: selon lui, le Pentagone n’aurait pas été frappé par le Boeing 757 du vol AA77, mais par un engin militaire qu’il identifie comme un missile. Il développe cette thèse pendant des années et, en 2021 encore, affirme qu’aucune preuve ne démontre à ses yeux qu’un avion de ligne ait frappé le Pentagone. Il avance également une affirmation spectaculaire: un satellite russe aurait détecté le lancement d’un missile depuis un bâtiment de la Navy.
Les enquêtes du FBI et de la Commission du 11-Septembre arrivent, elles, à une tout autre conclusion: elles attribuent l’impact au vol AA77 et s’appuient sur un ensemble d’éléments matériels, humains et techniques
Mais réduire le travail de Thierry Meyssan à cette seule bataille autour d’un avion ou d’un missile serait passer à côté d’une partie beaucoup plus intéressante de son enquête. Car très tôt, il s’interroge aussi sur ce que le 11-Septembre va rendre possible. Et la liste est longue: renforcement spectaculaire de l’appareil sécuritaire américain, surveillance généralisée, Patriot Act, nouvelles doctrines militaires, Afghanistan, Irak, extension des opérations antiterroristes, transformation des libertés publiques au nom de la sécurité…
Le monde d’après le 11 septembre 2001 ne ressemble plus tout à fait à celui de la veille.
Dans son bilan publié vingt ans après les attentats, Meyssan revient précisément sur cette dimension: au-delà de la question du comment, il s’agit de regarder ce que l’événement a permis politiquement, stratégiquement et militairement. C’est peut-être là que son travail mérite encore d’être relu aujourd’hui, y compris par ceux qui ne partagent pas toutes ses conclusions.

Une autre séquence qu’il relève mérite également qu’on s’y attarde. Le 10 septembre, Rumsfeld déclare donc la guerre à la bureaucratie du Pentagone. Le lendemain matin, selon les propos rapportés de Christopher Cox, alors qu’il discute avec lui de défense antimissile et de terrorisme, Rumsfeld évoque la probabilité d’un nouvel événement majeur peu avant la première attaque contre New York.
Après les attaques contre les tours, Cox rapporte encore cette phrase de Rumsfeld: il estime que ce n’est pas terminé et qu’une autre attaque les frappera. À 9 h 37, le Pentagone est touché. Était-ce simplement l’intuition parfaitement compréhensible d’un secrétaire à la Défense qui, voyant deux avions précipités contre les tours du World Trade Center, comprend immédiatement que son pays subit une attaque coordonnée? Était-ce autre chose? Je n’ai pas la réponse. Mais vingt-cinq ans plus tard, je revendique encore le droit de trouver la question intéressante.
Suivre l’argent, toujours et encore...
C’est là, à mes yeux, que l’enquête de James Corbett prend tout son intérêt. Elle nous oblige à sortir du vieux duel qui empoisonne depuis vingt-cinq ans presque toute discussion sur le 11-Septembre: d’un côté ceux qui adhèrent sans réserve au récit officiel, de l’autre ceux que l’on renvoie en bloc dans le camp des incrédules. Entre les deux, il devrait pourtant rester une place. Celle du journalisme d'investigation.
Reprendre les documents, comparer les déclarations, revenir aux audits, suivre les chiffres et, lorsque quelque chose ne colle pas, avoir simplement l’obstination de continuer à chercher. Car derrière le bruit des avions, des bombes et des guerres qui suivirent le 11-Septembre se cache une mécanique beaucoup moins spectaculaire: celle des contrats militaires, des fournisseurs, des budgets, des programmes classifiés et de cette immense machine politico-financière que le président Dwight Eisenhower avait lui-même désignée, quarante ans plus tôt, sous le nom de complexe militaro-industriel.
Les guerres coûtent cher, mais elles rapportent surtout beaucoup. Et l’histoire des comptes du Pentagone pose une question finalement beaucoup plus simple que toutes les théories échafaudées depuis vingt-cinq ans: comment une administration disposant de moyens financiers, technologiques et humains aussi gigantesques peut-elle perdre la trace comptable de sommes représentant plusieurs fois le produit intérieur brut de certains pays? Pas quelques millions. Des milliers de milliards. Le chiffre est tellement énorme qu’il finit presque par nous donner la nausée. C’est peut-être là son meilleur camouflage, parce qu'on a envie d'éviter de devoir éplucher ce dossier.

Le monde post-11 septembre
Mais à quoi ont servi ces milliers de milliards, qui en a bénéficié, et quel monde avons-nous construit avec eux?
Dans un article publié le 10 septembre 2026 sous le titre «11 septembre 2001-2026: Vingt-cinq ans sans issue», l’historien, journaliste et analyste géopolitique algérien Laala Bechetoula dessine une esquisse de réponse. Il dresse le bilan du monde qui est né sur les cendres des attentats.
Et ce bilan est vertigineux. Afghanistan, Irak, Libye, Syrie, Guantánamo, prisons secrètes, Patriot Act, surveillance généralisée, guerres sans fin: Bechetoula décrit le 11-Septembre comme le point de départ d’une transformation profonde et durable de l’ordre international. Selon les estimations du Costs of War Project de l’Université Brown qu’il reprend, les guerres postérieures au 11-Septembre auraient entraîné entre 4,5 et 4,7 millions de morts directs et indirects, déplacé 38 millions de personnes et coûté environ 8 000 milliards de dollars.
Un chiffre qui résonne singulièrement avec les milliers de milliards qui traversent notre propre enquête.
L’auteur relève également quelque chose qui mérite réflexion: cinq présidences américaines se sont succédé depuis 2001, avec des personnalités et des discours parfois radicalement différents, mais l’architecture sécuritaire et militaire mise en place après le 11-Septembre a, pour l’essentiel, survécu aux alternances. Les guerres ont changé de forme, les présidents ont changé de visage, mais la logique générale a perduré. Les présidents se sont succédé comme dans un jeu de chaises musicales: on change les acteurs et les costumes, mais la pièce, elle, continue de se jouer sur le même scénario.
C’est peut-être finalement l’une des questions essentielles de ce vingt-cinquième anniversaire. Nous avons énormément débattu de ce qui s’est passé ce matin-là. Beaucoup moins de ce qui est devenu possible à partir de ce matin-là.
La formule finale de Bechetoula mérite à ce titre d’être méditée: le 11-Septembre fut une tragédie; ce qui fut ensuite entrepris en son nom relevait de choix politiques.
Le 11 septembre 2026, rallumer la lumière au Cinélux
À l’occasion de ce vingt-cinquième anniversaire, le Cinélux de Genève a justement choisi de ne pas organiser une simple cérémonie du souvenir...mais une soirée de partage passionnante.
Aujourd'hui, en ce vendredi 11 septembre à 18 h 15, le cinéma genevois projettera Épouvantails, autruches et perroquets : 10 ans de journalisme sur le 11 septembre, documentaire réalisé en 2011 par Olivier Taymans.
Le film pose une question qui, vingt-cinq ans plus tard, n’a rien perdu de son actualité: pourquoi est-il devenu si difficile pour les journalistes eux-mêmes d’enquêter sereinement sur certains aspects du 11-Septembre?
La projection sera suivie d’une discussion avec Olivier Taymans, journaliste indépendant et réalisateur du film, Charly Pache, journaliste et cofondateur de RadioLibre, et Marc Chesney, professeur émérite de finance mathématique à l’Université de Zurich, qui a notamment travaillé sur les mouvements boursiers ayant précédé les attentats.
J’aime assez l’idée qu’un quart de siècle après cette journée qui a bouleversé le monde, on puisse encore entrer dans une petite salle de cinéma genevoise pour regarder, écouter, confronter les faits et poser des questions. Sans forcément exiger une réponse immédiate à chacune d’entre elles. Parce que c’est aussi cela, le journalisme. Ne pas savoir avant d’avoir cherché. Ne pas détourner les yeux lorsqu’une contradiction apparaît.
Et parfois accepter de laisser une question ouverte plutôt que de la refermer avec une réponse confortable. Sous les ruines du Pentagone, il reste décidément beaucoup de chiffres à déterrer. Mais tant qu’il restera des journalistes, des chercheurs et des citoyens assez curieux et tenaces pour continuer à creuser, aucune question ne sera tout à fait ensevelie.
Et surtout, tant qu’il restera un public pour demander qu’on les pose. Alors ce soir, plutôt que de laisser le 11-Septembre s’enfermer dans les commémorations, poussez la porte du Cinélux. Allez voir, écouter, débattre. Car la liberté d’informer ne vit que tant qu’existe encore la liberté et le désir de connaître la vérité.







Chère Isabelle,
Votre plume est toujours aussi juste et enrichissante !
Les cols blancs (salis de sang) de ce Monde sont prêts à tout pour parvenir à leur fin, quitte à sacrifier leur propre Population, les exemples ne manquent pas...
Pourtant, c'est grâce à de Belles Âmes comme Vous (et vos Confrères), à Celles et Ceux également qui au quotidien oeuvrent pour verser leurs petites gouttes de Vérités, que nous parviendrons à nous libérer de tous ces mensonges qui nous empêchent de voir clair. Nous n'avons plus de temps à perdre. La Lumière divine mettra tout le Monde au centre de ses responsabilités !
Belle journée
Béatrice 💖
MERCI
Les mystères du 11 septembre…et les souvenirs!
On était réunis en conf’ de rédac’ au Temps quant les avions ont frappé les 2 tours, ce 11 septembre 2001. Évidement, ça a été le branle-bas à la rédaction.
Je me rappelle très bien, à la rédaction photo, du «fil» AFP, Reuters et autres agences, des photos qui arrivaient. Il y en avait une, particulièrement, assez frappante: LA QUEUE D’UN AVION DÉPASSANT DES RUINES DU PENTAGONE! Mais, quelques minutes plus tard, IMPOSSIBLE de la télécharger, elle avait disparu des agences… vous avec dit mystères? Nous voilà servis!