De l’attentat à la lumière en soi
- Isabelle Alexandrine Bourgeois

- 30 janv.
- 7 min de lecture
Anciens sionistes reconvertis au christianisme, Steven et Jana Ben-Nun racontent dans le passionnant podcast de James Delingpole, une rupture intérieure née de l’étude biblique, de la violence vécue en Israël et d’un profond désaccord théologique. Leur parcours questionne le sionisme évangélique, la Bible Scofield et certaines formes de pouvoir religieux. Une traversée spirituelle à contre-courant, entre foi, conscience, courage et refus des amalgames.

Ils ne sont ni transfuges idéologiques en quête de reconnaissance, ni figures de rupture cherchant la provocation. Dans l’interview qu’ils accordent à James Delingpole, Steven et Jana Ben-Nun racontent un cheminement particulièrement courageux qui défie toutes les attentes: celui de deux chrétiens d’origine juive, autrefois sionistes ardents, aujourd’hui critiques profonds du sionisme évangélique. Avec humanité et humilité, ils racontent leur chemin de désenchantement et de réajustement spirituel, payé au prix fort: amitiés perdues, réseaux rompus, et une mise à l’écart durable de certains milieux religieux. Et comme souvent, c’est après avoir été témoins d’un drame que le mur de leur dogmatisme s’est fissuré pour laisser passer la lumière… Un aveu assez rare pour qu’il mérite de faire l’objet du présent article.
L’attentat qui a fait exploser les certitudes
Un événement marque un point de bascule dans leur récit: la survie à un attentat-suicide à Jérusalem, durant la Seconde Intifada. Le 22 septembre 2004, une kamikaze palestinienne se fait exploser à un arrêt de bus du quartier de French Hill, causant la mort de deux civils et blessant des dizaines de personnes. Steven Ben-Nun se trouvait à proximité immédiate et a échappé à la mort. Jana Ben-Nun relate cet événement comme une expérience vécue par son mari, qu’elle a ensuite traversée avec lui en tant que couple.

Ils évoquent cet épisode sans pathos, comme un moment où le langage théologique abstrait cède face à la réalité de la souffrance humaine. Pour Steven Ben-Nun, cette expérience a ouvert une brèche irréversible: comment continuer à soutenir un récit politico-religieux présenté comme providentiel, alors même qu’il s’inscrit dans une spirale de violence qui contredit, selon lui, le message de réconciliation et de transformation intérieure transmis par Jésus?
Quand la Bible Scofield reconfigure l’Évangile
Au centre de leur remise en question se trouve un ouvrage majeur du protestantisme évangélique américain: la Scofield Reference Bible, publiée en 1909.
Cette Bible protestante annotée sépare strictement Israël et l’Église, interprète les promesses bibliques à Israël de manière littérale, nationale et territoriale, et projette l’accomplissement du Royaume de Dieu dans un scénario prophétique futur. Les notes de Scofield ont durablement façonné l’évangélisme américain, en donnant une lecture eschatologique et géopolitique de la foi chrétienne, parfois au détriment de l’éthique centrale des Évangiles.

Pour Steven et Jana Ben-Nun, leur reconversion chrétienne ne s’est pas faite contre le judaïsme, mais contre cette construction théologique qu’ils jugent trompeuse. Selon eux, la Bible Scofield a offert aux milieux évangéliques protestants un cadre permettant de soutenir le sionisme politique tout en dissociant Israël du cœur du message christique: le message de Jésus est interprété comme provisoire, voire «mis entre parenthèses», en attendant un futur accomplissement prophétique. Cette lecture autorise ainsi un soutien chrétien (notamment américain) inconditionnel à un projet national juif sans reconnaissance du Christ, tout en assignant au judaïsme une fonction instrumentale dans un récit eschatologique chrétien qui n’est pas le sien. «Nous soutenons Israël aujourd’hui, même s’il ne reconnaît pas Jésus, car cela prépare son retour» clament les Évangélistes américains à l'unisson.
En d'autres termes, leur soutien à l'État d’Israël repose sur une pirouette théologique assez singulière: chacun attend le Messie (et s'utilisent mutuellement)… mais pas le même. Pour les chrétiens, il s’appelle Jésus et est déjà passé par la case crucifixion; pour le judaïsme, il n’est ni venu, ni reconnu, ni divin. Qu’à cela ne tienne: la divergence est soigneusement repoussée à la fin des temps, comme un désaccord embarrassant remis à plus tard. En attendant, l’alliance tient sur un malentendu très pratique sur le plan politique, rentable sur le plan stratégique, mais spirituellement fragile. Car le jour où la question messianique cessera d’être théorique, il pourrait bien apparaître que l’on priait côte à côte… sans attendre le même rendez-vous. Et finir au combat.
C’est ce double déplacement, du message évangélique et de l’identité juive, qui les a conduits à rompre avec le sionisme évangélique et à recentrer leur foi sur une lecture du Christ dégagée de toute sacralisation politique, où le Royaume annoncé par Jésus n’est plus repoussé à un futur géopolitique, mais compris comme une réalité spirituelle à incarner dès maintenant, dans la sobriété du coeur.
Deux mots tabou: Chabad-Lubavitch
À partir de ce constat, leur réflexion s’élargit encore un peu. Leur propre plateforme Israeli News Live et les écrits de Jana Ben-Nun abordent également, sous des angles différents, des sujets liés à Chabad et aux lois noahides, un ensemble de sept principes moraux issus de la tradition juive, considérés comme universels et destinés à toute l’humanité non juive.
Dans ce cadre qu’ils évoquent le mouvement Chabad-Lubavitch. La critique formulée par Steven et Jana Ben-Nun à l’égard de ce courant ne vise ni le judaïsme dans son ensemble ni les fidèles individuellement. Elle porte sur ce qu’ils perçoivent comme une dérive messianique institutionnalisée, une usurpation du pouvoir religieux. De cette usurpation, découle une confusion absolue entre mission spirituelle et influence politique, autant d’éléments qu’ils jugent incompatibles avec une foi sobre, dégagée de toute sacralisation du pouvoir.
Fondé au XVIIIᵉ siècle en Europe de l’Est, Chabad est aujourd’hui l’un des courants hassidiques les plus influents au monde, reconnu pour son intense activité éducative et communautaire.
L’éclairage critique de Pierre Hillard
Cette lecture rejoint, par certains aspects, celle de l’essayiste et historien Pierre Hillard, qui analyse Chabad-Lubavitch comme un mouvement ayant acquis une influence disproportionnée au sein du judaïsme contemporain. Hillard avance que Chabad ne représenterait pas une continuité organique du judaïsme traditionnel, mais une branche historiquement marginale devenue dominante par des stratégies d’implantation, de visibilité et de proximité avec les centres de pouvoir.
Selon lui, et il convient ici de souligner qu’il s’agit de son analyse, discutée et contestée dans le monde académique, le rayonnement de Chabad aurait progressivement confisqué la représentation du judaïsme, donnant l’illusion d’un bloc homogène là où existe en réalité une grande diversité de courants, de sensibilités et de pratiques. Hillard parle d’une prise en otage symbolique du judaïsme mondial, non au sens des individus, mais de la narration, au profit d’un projet d’influence religieuse et géopolitique.
Cette thèse soulève une question que partagent les Ben-Nun: que se passe-t-il lorsque l’identité spirituelle d’un peuple se trouve instrumentalisée par des structures de pouvoir, quelles qu’elles soient?
Un parallèle troublant: Charlie Kirk
Ce questionnement n’est pas sans écho dans le paysage conservateur américain. Le cas de Charlie Kirk, fondateur de Turning Point USA, en est une illustration singulière. Longtemps perçu comme un soutien indéfectible d’Israël et du sionisme chrétien, Kirk aurait, peu avant sa mort violente, commencé à exprimer des réserves croissantes sur l’alignement automatique de la droite américaine avec certaines causes défendues par l’État d’Israël.
Selon plusieurs témoignages relayés dans la presse alternative, il s’interrogeait sur les pressions idéologiques et financières pesant sur le débat public, ainsi que sur la perte de souveraineté intellectuelle qu’elles induisaient. Son assassinat a brutalement interrompu cette évolution, laissant ouverte une interrogation dérangeante: jusqu’où peut-on aller dans la remise en question des dogmes géopolitiques dominants sans en payer le prix personnel ou symbolique? On peut se demander si le couple Ben-Nun ne doit pas sa survie à la portée limitée de son témoignage, contrairement à l’influenceur américain…
Une traversée sans haine
Chez Steven et Jana Ben-Nun, comme chez d’autres figures dissidentes, il ne s’agit ni de rejet d’un peuple, ni de négation d’une tradition, mais d’une quête de cohérence spirituelle. Leur critique du sionisme évangélique, de certaines lectures bibliques ou de mouvements religieux influents s’inscrit dans une même exigence: replacer le message du Christ, ou, plus largement, la conscience éthique, au-dessus des intérêts de pouvoir. C’est honorable.
Dans un monde saturé de récits binaires et de camps irréconciliables, leur parole dérange précisément parce qu’elle refuse la simplification. Elle rappelle que les traditions spirituelles, lorsqu’elles cessent d’interroger leur propre rapport au pouvoir, risquent toujours de trahir ce qu’elles prétendent défendre.
Le parcours de Steven et Jana Ben-Nun rappelle que les véritables ruptures ne sont pas toujours spectaculaires, mais profondément intérieures. Quitter un clan, une idéologie ou une certitude partagée exige souvent plus de courage que d’y rester, tant l’appartenance rassure et protège. Leur démarche s’inscrit dans cette lignée discrète des femmes et des hommes qui acceptent de perdre des soutiens, des statuts, un patrimoine ou leur réputation pour rester loyaux à ce qu’ils perçoivent comme vrai. Ces transgressions-là ne relèvent ni de la provocation ni du rejet, mais d’un examen de conscience exigeant, où l’authenticité l’emporte sur le confort de l’alignement. En ce sens, le couple Ben-Nun rend hommage, bien au-delà de sa propre histoire, à tous les transgresseurs éthiques du monde: ceux qui osent penser contre leur camp, parler au prix du silence des autres, et avancer sans filet, guidés non par la peur d’exclure ou d’être exclus, mais par la fidélité à leur vérité intérieure.
Dans un monde saturé de loyautés automatiques, leur chemin rappelle que la liberté commence souvent là où l’on accepte de marcher seul.
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J'invite mes lecteurs à découvrir les passionnants podcast anglophones de James Delingpole, journaliste, essayiste et commentateur britannique connu pour son travail critique sur l’idéologie écologiste, le mondialisme et certaines formes de conformisme médiatique. Ancien chroniqueur dans la presse britannique grand public, il s’est progressivement imposé comme une voix dissidente, privilégiant aujourd’hui les formats longs, livres, conférences et podcasts, pour explorer les angles morts du débat public, entre politique, culture, spiritualité et liberté de pensée.
C’est lui qui a popularisé la métaphore de la “pastèque” pour parler de certains courants écologistes : verts à l’extérieur, rouges à l’intérieur! Par cette image devenue virale, Delingpole dénonce un écologisme qu’il estime moins motivé par la protection de la nature que par une agenda idéologique collectiviste, centralisateur et parfois autoritaire, dissimulé derrière un discours environnemental consensuel.
À travers son podcast hebdomadaire extrêmement original, rafraichissant et audacieux, The Delingpod, il donne la parole à des intellectuels, scientifiques, théologiens et figures hétérodoxes, cultivant un espace de conversation libre où l’examen critique prime sur l’adhésion de clan — une démarche cohérente avec les parcours de transgression intellectuelle et morale qu’il met régulièrement en lumière. Depuis la création de son émission en 2019, il ne vit que des dons de ses auditeurs.






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