De Castro à Maduro: soixante ans de sabotage made in CIA
- Isabelle Alexandrine Bourgeois

- 6 nov. 2025
- 9 min de lecture
Dernière mise à jour : 7 nov. 2025
Cinquante millions pour une trahison, nous voilà de retour aux bonnes vieilles armes de l'Empire qui ne cache même plus ses méthodes. Le 15 mars dernier, une annonce nous avait fait sourire: Washington offrait ouvertement cinquante millions de dollars à quiconque permettrait l'arrestation de Nicolás Maduro. Il y a quelques jours, l’Associated Press révélait un complot made in USA visant à corrompre le pilote du président vénézuélien dans le but de l'enlever et de faire atterrir son avion sur le sol américain.
Devant la récurrence de la méthode, on aurait presque envie de bailler, s’il n’y avait pas des morts et de la souffrance en jeu, tant le script des guerres invisibles menées par la CIA a été mâché, re-mâché jusqu'à nos jours. Pourtant, ceux qui connaissent l'histoire de l'Amérique latine savent que cette audace n'est qu'un mauvais remake, une réminiscence à peine voilée des années Condor, quand la CIA orchestrait les destins depuis un bureau climatisé de Virginie. L’Opération Condor était un programme clandestin de répression politique, de torture, d’enlèvements et d’assassinats coordonnés entre plusieurs dictatures militaires du continent, avec le soutien direct de la CIA

Mais pourquoi s’en prendre à Maduro? Pourquoi ce petit pays coincé entre la Colombie et le Guyana obsède-t-il autant les stratèges de Washington? La réponse tient en un chiffre vertigineux: 300 milliards de barils de pétrole. Les plus grandes réserves prouvées au monde, enfouies sous le lac de Maracaibo et la ceinture de l'Orénoque. Un trésor noir que les géants américains – Exxon, Chevron, Halliburton – ont vu leur échapper lorsque Chávez nationalisa PDVSA en 2007 (acronyme de Petróleos de Venezuela, S.A., l’entreprise pétrolière nationale du Venezuela). Depuis, le Venezuela est devenu ce que les documents déclassifiés de la CIA nomment pudiquement «une anomalie stratégique». Traduisez: un pays trop riche pour être laissé libre. Alors on lui trouve tous les défauts.
Les mémoires d'un tueur à col blanc
Pour comprendre la mécanique implacable qui étouffe Caracas, il faut ouvrir un livre explosif, paru en 2004 mais toujours d'une actualité glaçante: «Confessions d'un assassin économique», de John Perkins. Cet ancien consultant pour la firme Chas T. Main y révèle, de l'intérieur, le fonctionnement d'un système qu'il a lui-même contribué à faire tourner pendant plus de dix ans. Perkins n'était pas un agent officiel de la CIA. Il était bien pire: un mercenaire en costume trois-pièces, chargé de corrompre, d'endetter et de vassaliser les pays du Sud pour le compte des multinationales américaines.
Sa méthode? Convaincre les dirigeants de pays riches en ressources de contracter des prêts pharaoniques auprès de la Banque mondiale ou du FMI pour de grands projets d'infrastructure (barrages, autoroutes, centrales) que leurs économies ne nécessitaient pas vraiment. Ces projets, bien sûr, étaient confiés à des entreprises américaines. L'argent ne sortait donc jamais vraiment des États-Unis. Mais la dette, elle, restait bien accrochée au cou des nations. Incapables de rembourser, ces pays devaient alors céder leurs ressources naturelles, leurs votes à l'ONU, ou accepter l'installation de bases militaires américaines.
Et si un dirigeant refusait le jeu? Perkins explique froidement que «si les assassins économiques échouaient, on envoyait les chacals», comprendre: les escadrons de la mort, les coups d'État, les accidents d'avion. Omar Torrijos au Panama, Jaime Roldós en Équateur, deux présidents nationalistes, deux crashs aériens mystérieux en 1981, à six mois d'intervalle. Deux hommes qui refusaient de vendre leur pétrole aux conditions de Washington.
Le Venezuela d’Hugo Chávez, puis de Maduro, incarne précisément ce refus. Chávez a brisé le script. Il a redistribué la rente pétrolière aux pauvres, défié le FMI, rapproché son pays de Cuba, de la Russie, de la Chine. Il est devenu l'ennemi à abattre. Sauf que les méthodes décrites par Perkins ne fonctionnent plus aussi bien dans l'ère d'Internet et de la multipolarité. Alors Washington a dû innover en placardant ouvertement des affiches "Wanted" moyennant rançon.
638 manières de tuer un homme
En 1975, une commission sénatoriale présidée par Frank Church ouvre les archives de la CIA. Ce qui en sort glace le sang et fait ricaner en même temps. Le dossier Castro contient six cent trente-huit tentatives d'assassinat répertoriées contre le leader cubain entre 1960 et 1965. Pas six. Pas trente-huit. Six cent trente-huit. Certaines relèvent du génie criminel, d'autres de la farce grotesque.
Prenons quelques exemples. En 1960, la CIA recrute des membres de la mafia de Chicago, Sam Giancana, Santos Trafficante, pour empoisonner Castro. On lui prépare des cigares explosifs, truffés de C4, une variété d’explosifs de la famille des plastics. Castro ne les fume jamais. On tente alors de glisser du thallium dans ses chaussures pour faire tomber sa barbe légendaire, pensant que sans elle, le Comandante perdrait son aura. Échec. On fabrique une combinaison de plongée contaminée par des spores de tuberculose, en espérant que Castro l'enfilerait lors d'une de ses sorties en mer. Il n'y touche pas. On place des coquillages explosifs près de ses sites de plongée favoris: le détonateur rouille. James Bond s’en tirait mieux !
En 1963, on tente de lui offrir un stylo-seringue chargé de poison. En 1964, on corrompt une maîtresse pour qu'elle glisse des pilules de cyanure dans son milkshake. Mais les capsules se dissolvent dans le congélateur. Castro survit à tout. C’est la Baraka. Et ce n'est pas faute d'imagination. Des agents envisagent même sérieusement de vaporiser du LSD dans le studio de Radio Habana pendant un de ses discours fleuve, espérant qu'il se mettrait à délirer en direct. Le projet est abandonné: trop aléatoire.
Mais derrière ces bouffonneries macabres se cache une doctrine bien réelle: celle de la déstabilisation permanente. La CIA ne cherche pas seulement à tuer. Elle veut épuiser, isoler, discréditer, affamer. Faire en sorte que le peuple se retourne contre son leader. C'est cette doctrine qui s'applique aujourd'hui au Venezuela.

Le sabotage comme arme de guerre totale
L'offensive ne date pas d'hier. Dès 2015, sous Obama, les premières sanctions ciblent les dirigeants. Mais c'est Trump qui transforme l'étranglement en doctrine. Entre 2017 et 2021, Washington impose les sanctions les plus dures de l'histoire économique moderne, interdisant toute transaction avec PDVSA, gelant les comptes à l'étranger, menaçant de représailles toute entreprise qui commercerait avec Caracas. Résultat: le PIB vénézuélien s'effondre de 75 %, pire qu'une guerre. L'hyperinflation explose. Les hôpitaux manquent de tout. Des millions de Vénézuéliens fuient vers la Colombie, le Brésil, le Pérou.
Officiellement, il s'agit de lutter contre un «narco-régime», un État voyou. Mais les analystes indépendants voient autre chose: la volonté de reprendre le contrôle du pétrole, de l'or, du lithium, et surtout d'empêcher que le Venezuela ne devienne une tête de pont russe ou chinoise sur le continent.
En mars 2019, une gigantesque panne électrique plonge le pays dans le noir pendant cinq jours. Maduro accuse immédiatement la CIA d'avoir mené une cyberattaque contre le barrage de Guri, qui fournit 80 % de l'électricité du pays. Washington dément. Mais des fuites de documents internes, relayées par The Grayzone, révèlent que des agents américains ont effectivement été en contact avec des ingénieurs du réseau électrique vénézuélien via des canaux colombiens. Marco Rubio, sénateur ultra-conservateur de Floride, tweete alors: «Le Venezuela n'a plus d'électricité. Maduro n’en a plus pour longtemps.»

Puis vient l'épisode rocambolesque de mai 2020. Le 3 mai, des garde-côtes vénézuéliens interceptent une embarcation près de la plage de Macuto, à quelques kilomètres de Caracas. À bord: huit hommes armés, des anciens bérets verts américains, dirigés par Jordan Goudreau, patron de Silvercorp USA, une société militaire privée. Leur mission? Kidnapper Maduro et l'exfiltrer vers les États-Unis. Un contrat à 213 millions de dollars, signé, selon Goudreau, avec Juan Guaidó, le «président parallèle» reconnu par Washington. L'opération tourne au fiasco. Deux Américains sont capturés. Goudreau se filme depuis la Floride, revendiquant l'assaut. Un coup d'État à la Erik Prince, version low-cost (Erik Prince est un ancien militaire américain, fondateur de la société militaire privée Blackwater, et une figure centrale des guerres de l’ombre américaines des années 2000 à aujourd’hui). Embarrassant pour Washington, qui nie toute implication. Pourtant, les contrats publiés par la presse vénézuélienne portent bien la signature de l'équipe de Guaidó.
Parallèlement, une guerre psychologique fait rage. Sur Telegram, Twitter, Facebook, des comptes créés depuis Miami diffusent de fausses informations: annonce de la mort de Maduro, vidéos truquées montrant des émeutes, rumeurs de pénuries provoquées. Le but est de créer une panique et déclencher un soulèvement populaire. La technique est vieille comme la guerre froide, mais digitalisée, virale, immédiate.
María Corina Machado, ou la fabrication d'une icône comme arme de guerre
Étrange coïncidence: il y a quelques jours, le prix Nobel de la paix a été décerné à María Corina Machado. Les médias occidentaux saluent «une combattante infatigable pour la démocratie», «la voix du peuple vénézuélien». Le Figaro la compare à Aung San Suu Kyi. Le New York Times à Vaclav Havel. Mais les câbles diplomatiques dévoilés par WikiLeaks racontent une autre histoire.
Depuis 2003, Machado est une habituée des salons de l'Atlantic Council, think tank atlantiste basé à Washington et financé par l'OTAN. Elle a participé à plusieurs sommets de la Heritage Foundation, temple du conservatisme reaganien. Elle a été formée à la Harvard Kennedy School, pépinière de diplomates et d'agents d'influence. Surtout, elle entretient des liens étroits avec le National Endowment for Democracy (NED), cette ONG créée en 1983 pour faire «ouvertement ce que la CIA faisait secrètement», selon les mots de son fondateur Allen Weinstein.

Selon un rapport du Grayzone, le NED a investi plus de 40 millions de dollars dans le financement de l'opposition vénézuélienne entre 2015 et 2024. Des sommes qui ont servi à organiser des manifestations, former des leaders étudiants, créer des médias alternatifs, produire des documentaires. Machado a bénéficié de ces réseaux. Elle incarne le «visage propre»: femme, libérale, connectée, photogénique. Tout ce que Wall Street aime montrer.
En 2002, elle est présente dans les coulisses du coup d'État raté contre Chávez. Des réseaux diplomatiques la montrent en contact avec l'ambassade américaine dans les heures précédant le putsch. Interrogée plus tard par un journaliste d'Al Jazeera, elle nie. Mais les documents sont là, tamponnés, archivés.
Le Nobel devient ici un outil géopolitique. On ne récompense pas une action passée, on prépare une légitimité artificielle future. Machado n'est pas Rigoberta Menchú ou Malala. Elle est un produit d'exportation faussement démocratique, une vitrine pour un changement de régime que l'on souhaite faire accoucher au forceps.
Le Nobel, ou l'art de transformer les paix en guerres
L'histoire du prix Nobel de la paix est jalonnée de ces ambiguïtés. En 2009, Barack Obama le reçoit neuf mois après son élection, alors qu'il vient d'ordonner l'intensification des frappes de drones au Pakistan et au Yémen, qu'il s'apprête à détruire la Libye et à armer les rebelles en Syrie.
En 2012, l'Union européenne est couronnée en pleine crise de l'euro, alors qu'elle impose l'austérité à la Grèce et démantèle les systèmes sociaux. En 2016, Juan Manuel Santos reçoit la distinction pour l'accord de paix en Colombie, signé sous pression militaire américaine et qui permettra l'installation de sept nouvelles bases US dans le pays.
Le Nobel n'est plus une reconnaissance. Il est devenu un levier, un sceau, une façon de sanctuariser un camp pour forcer la bataille dans une direction plutôt qu’une autre. Comme l'explique l'écrivaib et journaliste québécois Michel Collon sur Investig'Action: «Dès qu'un système vacille, on lui donne une auréole pour contenir les fissures. Machado descend d'une des grandes familles de propriétaires terriens esclavagistes. Leur fortune a été reconvertie dans l'acier, l'électricité, la finance. Son mari banquier et sa famille ont été impliqués dans plusieurs scandales en Espagne. Machado a soutenu la tentative de coup d'état de 2002 contre Hugo Chavez. Elle a touché beaucoup d'argent de la CIA pour manipuler des sondages électoraux. Quand les Machado et leurs compagnies gouvernaient le Venezuela, l'État n'a pas touché un dollar des compagnies pétrolières Exon, Mobile et autres. Tout partait aux États-Unis. Chavez a changé tout ça. Le peuple a été mobilisé et c'est ça que ces aristocrates racistes ne supportent pas, ni Trump, ni aucun président US. Tous ont manœuvré pour réinstaller leur marionnette au pouvoir.»
Retour de flamme: l'Amérique latine se détourne
Mais la stratégie vacille. Aujourd'hui, l'Amérique du Sud, autrefois docile «arrière-cour» des États-Unis, s'ouvre à d'autres horizons. La Chine investit massivement dans les infrastructures, sans conditionner son aide à des réformes politiques. La Russie vend des armes, du blé, des technologies. L'Iran propose des échanges de pétrole contre des biens manufacturés. Le Brésil de Lula, le Mexique de López Obrador, la Colombie de Petro refusent l'alignement automatique sur Washington.
Le monde change. La multipolarité se construit. Et les fantômes de Langley (siège de la CIA), malgré leurs budgets colossaux, leurs algorithmes et leurs mercenaires, peinent à suivre. Parce qu'on ne gouverne plus un continent par la peur ou avec un stylo empoisonné. On le gouverne en investissant dans l’économie réelle, ce qu’ont très bien compris les Chinois. Alors Washington cherche à innover ses stratégies. Ce ne sont plus des tanks qu'on envoie désormais, mais des hashtags, des sanctions, des prix. Des guerres «propres», invisibles, aseptisées. Mais des guerres quand même. Avec leurs morts, leurs exilés, leurs espoirs brisés.
Le Venezuela n'est pas une anomalie. C'est un miroir dans lequel se reflète un Empire qui refuse de perdre ses privilèges, qui s'accroche au pouvoir, qui ne supporte pas qu'un petit pays, quelque part entre les Andes et les Caraïbes, ose dire non.
Mais les peuples voient clair. Ils savent que les opposants peuvent être fabriqués, que les Prix internationaux peuvent être achetés, que les sanctions peuvent être maquillées.
Et ils savent aussi qu'une vérité finit toujours par remonter. Comme le pétrole. Sous la pression.




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