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Crans-Montana: la société du spectacle jusqu’à la mort

Dernière mise à jour : 15 févr.

Alors que 44 jeunes ont perdu la vie dans l’incendie du Constellation à Crans-Montana, ce drame révèle bien plus qu’une suite de négligences. Il expose la faillite d’une société déconnectée du réel, où le bon sens cède la place au spectacle, et où la conscience, désertée, coûte désormais des vies. Et si la présence à soi redevenait notre boussole?

 


Le 1er janvier 2026 à Crans-Montana, quarante-quatre jeunes vies se sont éteintes dans les flammes d’un monde devenu sourd à l’appel du bon sens. Cent-dix-neuf autres ont été gravement blessées. Un feu a tout emporté, sauf les questions essentielles que nous refusons encore trop souvent d’affronter: où est passée notre conscience?

Que signifie «vivre» dans une société du spectacle où l’apparence a supplanté la vérité, où l’instantanéité numérique étouffe la sagesse du corps qui sait pourtant, instinctivement, quand il faut fuir?


Rappelons brièvement les erreurs humaines les plus graves: le bar «Le Constellation», situé dans une station huppée des Alpes suisses, n’avait pas été contrôlé par les autorités communales depuis 2019. Le bâtiment n’était pas aux normes. Le plafond du sous-sol était tapissé de mousses insonorisantes hautement inflammables. Le propriétaire ? Un Corse déjà condamné pour séquestration et enlèvement.

 

Vivre déconnectés, mourir connectés

Mais qu’est-ce qui érode la conscience au point de se ficher de la vie des autres? Pourquoi quand le devoir moral s’endort, l’humain s’efface? Comment le discernement et la sagesse intimes s’affaiblissent-ils?

 

À en croire les anthropologues ou les philosophes, la conscience humaine ne disparaît pas soudainement, elle s’émousse à petits pas. Elle s’affaiblit chaque fois que l’on délègue son attention, son jugement ou sa responsabilité à une autorité extérieure, un écran, un dogme, une idéologie, une technologie ou une addiction. Les historiens comme René Girard ou Hannah Arendt ont montré que l’oubli de soi dans les foules, dans la société ou l’obéissance aveugle au système, peuvent transformer l’homme en zombie social ou en bête grégaire, incapable de discerner le bien du mal, le vrai du faux, l'action juste de l'action inutile ou contre-productive.


De plus, le confort et la sécurité, lorsqu’ils deviennent des fins en soi, réduisent l’élan intérieur et anesthésient la vigilance. En supprimant l’inconfort, l’effort et le risque, comme c'est le cas en Suisse et dans de nombreuses sociétés occidentales, nous coupons l’homme de ses capacités d’adaptation, de discernement et de responsabilité. La conscience s’endort alors doucement, remplacée par l’habitude, la dépendance et l’illusion que tout peut être délégué sans perte.

 

À l’inverse, la conscience se renforce par une exposition à une forme d'insécurité ou de manque, de l'improvisation au quotidien, la faculté de s'émerveiller de tout et la volonté de sortir occasionnellement de sa zone de confort. Ceci permet de consolider notre attention, notre présence à soi, la pratique du discernement et l’exercice du cœur. La solitude choisie, la lecture, la méditation, l’observation silencieuse de la nature ou le dialogue vrai avec l’autre sont aussi des actes de résistance intérieure. Ce sont les lieux où l’on redevient vivant, capable d’empathie, de courage, du sens de l’autre. Ces pratiques permettent la souplesse de l'esprit qui est l'une des caractéristiques de la conscience.

 

Ainsi, un jeune qui ose dire «non» à une vidéo humiliante, un salarié ou un lanceur d’alerte qui dénonce une fraude au nom de sa dignité, ou un passant de Crans-Montana qui a osé porter secours aux survivants sans filmer, chacun de ces gestes reconstruit le muscle de notre souveraineté intérieure. Et ils réhumanisent notre monde.

 

Alors que les flammes dévoraient tout, certaines personnes héroïques, jeunes ou moins jeunes, ont risqué leur vie pour sauver des inconnus, bravant la fumée pour ouvrir des portes, guider à tâtons ceux qui suffoquaient. D'autres, pendant ce temps-là, se filmaient ou filmaient le drame pour les réseaux sociaux. Spectacle toujours. Mort en différé. À leur décharge, il est vrai qu'il aurait fallu réagir vite, très vite, en 75 secondes, entre les micro flammes du plafond et l'embrasement complet, un phénomène appelé le "flashover".


Qu'est-ce qui diffère entre le héros et passant passif?

Dans la nuit du drame, qu’est-ce qui a démarqué un jeune qui a eu le réflexe de prendre sa compagne par la main pour fuir au plus vite, d’un autre qui sautait et criait de joie en filmant les flammes? Un karma? Une éducation? Moins de dépendance aux réseaux sociaux et aux écrans? Des addictions? Des parents plus ou moins exigeants sur l’entraînement de leur enfant à la vie réelle? Ou est-ce la capacité à être complètement présent à ce qui se vit ici et maintenant, avec un détachement qui permette de prendre une décision la plus alignée possible?

 

Le glissement de la conscience dans les médias

Une personne impliquée dans la coordination des enterrements que j'ai rencontrée personnellement m’a confié : «Nous avons pris soin de plus d'une dizaine de ces jeunes. Contrairement à ce qui a été publié dans la presse, aucun de ceux-là n’était carbonisé. Ils sont morts asphyxiés. Leur apparence était parfaite, ce qui a permis aux familles de leur dire au revoir dans de meilleures conditions.»

 

Mais les médias, eux, ont crié. Trop fort. Trop vite. Ils ont étalé les images, les témoignages lacérés de douleur, pour mieux vendre l’indicible. Les réseaux sociaux ont transformé ce drame en fil d’actualité viral, avec son lot de hashtags, de larmes virtuelles et de jugements à deux francs. La mort devient rentable quand elle est spectaculaire. Comme toujours, la souffrance devient un produit à mettre en vitrine.

 


Toute la Suisse a été touchée. Et il y a de quoi. Nous sommes nombreux à connaître quelqu’un qui a perdu un ou plusieurs proches. Les filles d’une amie d’adolescence ont quitté le lieu trente minutes avant l’incendie. Nous nous identifions à chacun des disparus et à leur famille et nous leur présentons toute notre sympathie. Ils sont à la fois proches de nous par la distance et par la culture. Mais je ne peux pas m’empêcher de penser aux autres jeunes victimes de la folie et de la bêtise des hommes. Je me suis demandée pourquoi nous ne ressentons pas la même empathie pour les milliers d’enfants gazaouis asphyxiés sous les bombes ou d'autres enfants dans le monde qui meurent sous les décombres? Pourquoi cette proximité géographique est-elle la seule capable de réveiller nos cœurs endormis?

 

L'illusion de l’écran comme bouclier

La conscience demande présence, lenteur et incarnation, là où les écrans imposent vitesse, dispersion et abstraction. Le monde numérique capte notre attention vers l’extérieur, tandis que la conscience nous appelle à ressentir, réfléchir, tourner le regard vers l’intérieur et habiter pleinement le réel. Derrière un écran, on croit être à l’abri. L’émotion devient une donnée numérique, une réaction éphémère. Le cœur se serre, puis se relâche. On passe à autre chose, à condition de pouvoir s’en sortir…

 

Cette tragédie révèle le naufrage collectif de la conscience. Celle qui écoute, qui pressent, qui sait. A Crans-Montana, si chaque maillon de la chaîne humaine — gérants, autorités, entreprises, personnel, clients — avait agi depuis ce lieu de conscience, la fête n’aurait pas viré au drame.


Le feu comme seuil, la nuit comme passage

Ce drame ne s’est pas déroulé à n’importe quel moment. Il a eu lieu dans la nuit du 31 décembre 2025, au seuil d’une nouvelle année, un temps de passage, chargé symboliquement. Des témoignages évoquent une ambiance presque hypnotique: musique rap sombre, jeunes en transe, drogues, regards perdus, comme possédés par une énergie qui les dépassait. Une atmosphère de dérive collective, rituelle sans le savoir.

 

Et 2026 n’est pas une année comme les autres. Année du Cheval de Feu selon le calendrier chinois, elle porte une énergie puissante de transformation, d’élan, mais aussi d’excès si elle n’est pas guidée. Lorsque la conscience n’est pas là pour canaliser cette énergie, le feu consume au lieu de transfigurer. Ce drame pourrait-il être lu comme un avertissement? Une mise en garde cosmique face à une humanité qui a oublié l’essence même du passage: non pas consommer l’instant, mais le sacraliser? Ce n’est peut-être pas un hasard, mais une alerte profonde. Un rappel à notre lumière intérieure...

 

Le réflexe omniprésent: interdire au lieu d’éduquer

Et maintenant? On parle de renforcer les contrôles, d’ajouter des réglementations, de poser des caméras, de traquer les fautes, de supprimer les feux d’artifices ou les bâtonnets pyrotechniques. Comme après chaque tragédie... Serrer la vis est-il vraiment la meilleure des solutions? Car à force d’interdire, on rétrécit nos libertés. Et c’est toujours une minorité d’imbéciles inconscients qui fait payer la majorité.

 

À chaque fois, un drame devient prétexte à restreindre encore un peu plus notre champ d’action. Mais la peur et l’hyper-sécurisation n’éduquent pas. Elles enferment. Trop de bureaucratie et de règlements étouffent la souveraineté intérieure, car ils remplacent le discernement personnel par l’obéissance mécanique. À force de suivre des procédures imposées de l’extérieur, l’homme perd l’habitude de penser, de choisir, d’assumer et il devient exécutant plutôt qu’acteur de sa propre vie.

 

Chaque règle de plus grignote un peu de notre autonomie, jusqu’à douter de notre propre bon sens, cherchant la permission là où nous devrions exercer notre responsabilité. Au lieu de former des citoyens éveillés, on fabrique des sujets conformes. Et ce n’est pas la loi en soi qui est le problème, mais l'excès de règlement: quand la norme devient plus importante que l’humain, la conscience se délite.

 

Je pense que la véritable réponse n’est pas dans la répression, mais dans le retour au bon sens. Éduquer à la présence. Responsabiliser. Encourager les jeunes à ressentir plutôt qu’à se filmer. Les inscrire au scoutisme ou à toutes formes d'écoles dans et avec la nature, à des écoles de philosophie, par exemple. Former les gérants à l’humain plutôt qu’à l’optimisation du chiffre d’affaires. Promouvoir une culture de la vigilance, pas de la surveillance.

 

Image générée par Planète Vagabonde et l'IA
Image générée par Planète Vagabonde et l'IA

Et si la conscience redevenait notre boussole?

La conscience n’est pas une abstraction. Elle est pratique, charnelle, quotidienne. Elle sait lire les signaux faibles. Elle se manifeste dans l’attention, le respect, l’écoute. Elle voit ce que les yeux ne veulent pas voir. Elle sent quand ça ne va pas. Si chaque protagoniste de ce drame avait fait une mise à jour de sa conscience aussi assidument que celle de son smartphone, depuis la responsable prétendument partie avec la caisse, jusqu’aux jeunes spectateurs de leur propre fin, nous n’aurions pas enterré 44 âmes en ce début d’année et bouleversé la vie de 119 blessés. Nous n’aurions pas perdu non plus encore un peu plus de notre liberté collective.

 

Car c’est cela, au fond, le prix de l’inconscience: des vies fauchées, des libertés réduites, et une société qui continue à tourner en boucle sur elle-même, les yeux rivés sur ses écrans.

 Ce drame de Crans-Montana n’est pas une anomalie. C’est un symptôme. Celui d’une époque qui préfère le buzz au bon sens, l’image à la présence, la réaction à la réflexion.

 

La conscience naît toujours là où l’automatisme s’interrompt Mais il est encore temps. Temps de redonner du crédit à ce que nous ressentons profondément. Temps de reconstruire la confiance dans nos perceptions, dans notre responsabilité mutuelle. Temps de se désintoxiquer des écrans, de réhabiliter la parole et la magie de la rencontre, sur un trottoir, dans le train ou à la Coop. Temps de se servir d'un regard ou d’un sourire pour créer le contact, d’un éclat de rire ou de quelques gouttes de pluie sur le front comme des liens miraculeux avec le vivant.


Travailler la conscience au moment présent ne demande ni technique complexe ni retrait du monde: il s’agit simplement d’interrompre les automatismes. En ralentissant légèrement un geste, en nommant intérieurement ce que l’on fait et en revenant à une sensation physique concrète, l’attention quitte le mental pour réhabiter le corps. Cette présence peut s’exercer partout: en marchant, en faisant la vaisselle, en respirant, face à une émotion ou avant de saisir son téléphone. Apprendre à s'observer dans toutes nos actions quotidiennes, aussi futiles qu'elles soient.


Outre les couronnes mortuaires, les hommages publics, la poursuite des coupables, les messages de sympathie venus du monde entier, il y a une autre manière d'honorer les victimes de Crans-Montana: en faisant de cette tragédie non pas une boucle médiatique de plus, mais un point de bascule vers un éveil collectif. Et si, pour qu'ils n'aient pas été sacrifiés en vain, nous réapprenions à vivre pour de vrai?

 

18 commentaires

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Suzette
15 janv.

Excellent article, chère Isabelle. Merci de dire clairement ce que beaucoup d'entre nous ressentent.

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🙏 Merci infiniment

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Invité
13 janv.
Noté 5 étoiles sur 5.

Merci Isabelle je suis d’accord avec tout ce que tu dis

Merci de réussir à exprimer si bien ce que je pense et c’est pas la première fois 🙏

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🙏 Gratitude

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bea.78
12 janv.
Noté 5 étoiles sur 5.

Chère Isabelle, bonjour,

Un article de plus rédigé avec vos tripes et nous vous en remercions 💖. Vous avez mis le doigt sur une bien triste réalité contemporaine, une maladie des temps modernes, qui gangrène notre humanité petit à petit et surtout les jeunes générations : le troc du bon sens en faveur d'un emploi pervers du numérique.

Semer en Peine Conscience, nous permettra de récolter "le Bon, le Beau, le Vrai" sans nul doute, dans le cas contraire, nous hériterons du fruit du Malheur (orchestré par le Malin qui n'est jamais bien loin pour pervertir les plus vulnérables, les moins préparés aux pièges de l’existence...). Peut-on imaginer que ces victimes et blessés soient descendus sur Terre en se sacrifiant…

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Merci chère Béatrice! Et très heureuse de t'avoir enfin rencontrée à l'occasion de la soirée pour les mécènes de Planète Vagabonde. Et Lovski ne lâche plus le jouet offert par ta fille! Mille mercis!

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Invité
12 janv.
Noté 5 étoiles sur 5.

Qu'en 2026 nous soyons unis avec une douce chaleur du coeur, que nous nous respections et que nous nous fassions respecter parce qu'on le vaut bien.


Chacun ses besoins (de se défoncer? ou pas, de poser des limites ou pas...)

Chacun a sons sens de "faire la fête",

chacun est responsable de ses paroles,de ses actes et

je ne suis pas responsable des pensées et des comportement des autres.

Je peux accompagner si c'est demandé,juste,

en restant ancrée(e),aligné(e).


C'est une "sauveuse" qui parle avec son expérience, aujourd'hui....

Que chacun trouve sa place juste en 2026.

Bien chaleureusement.

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Python Christian
12 janv.

Merci pour votre article et pour votre manière d’aborder ce sujet si délicat.

En parcourant la presse et les réseaux sociaux, j’ai ressenti un profond malaise. Je me suis même demandé, un instant, si je manquais de sensibilité, ou si le deuil que je traverse depuis novembre ne m’avait pas, d’une certaine manière, placé dans une forme de bulle.

Beaucoup de tristesse, et aussi une forme de honte.

C’est néanmoins en observant ce déferlement de réactions et de prises de position que j’avais ressenti le besoin d’écrire, non pour juger, mais pour tenter de comprendre où se situe aujourd’hui la juste mesure entre compassion sincère et mise en scène de l’émotion.


La ligne de crête

Il y aura toujours des…


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