De l'anthropologie à l'humanitaire
Dernière mise à jour : il y a 15 heures
Fabrizio Poretti est né en Suisse en 1969. Formé à Berne à l’anthropologie culturelle, aux sciences islamiques et à la géographie, il maîtrise les trois langues officielles de la Suisse et communique en portugais, arabe, espagnol, anglais et même en Esperanto ! Il a été observateur des droits de l’Homme en Palestine et en Israël, officier spécialisé (Fachoffizier) pour l'état-major du SWISSCOY lors d’une mission de paix au Kosovo, ou responsable de la réintégration et des opérations des déplacés internes au nord de l’Afghanistan. Il est actuellement le chef de la coopération à l’ambassade de Suisse en Tunisie.
Vous maîtrisez plusieurs langues, y compris l’Esperanto. Quelle est votre rapport à cette langue ? Quelles portes vous ont-elles ouvertes dans votre vie ?
L’Esperanto était un rêve pour moi. Dans un voyage, j’ai rencontré des Coréens qui m’ont fait connaître l’Espéranto et toute la communauté internationale attachée à cette langue. Cette langue construite et fondée sur une grammaire sans exceptions m’a fasciné, car elle permet de garder la base grammaticale de notre langue maternelle et, avec quelques constructions par-dessus et un vocabulaire propre, de communiquer facilement avec les gens du monde entier. J’ai essayé de garder cette langue active, mais je ne l’utilise pas dans mon travail actuel, car je n’ai pas encore rencontré quelqu’un qui parle l’Esperanto. C’est une pratique « de niche » pour des utopistes comme moi. Et c’est bien dommage, car l’usage de l’Esperanto résoudrait beaucoup de problèmes et de malentendus dans l’aide humanitaire. Il simplifierait notre action sur le terrain en nous évitant d’engager des traducteurs, par exemple.
Vous avez été en Colombie pendant la signature de l’accord de paix. Selon vous, quels sont les ingrédients pour pacifier les hommes ?
Je reste confiant, car je crois aux énergies positives. Il faut reconnaître qu’aujourd’hui, la paix est plus timide qu’avant. S’il y a eu des progrès, c’est en moi-même… Je me sens plus fort et plus expérimenté pour transmettre son message. Je suis moins dans la lutte et plus dans le plaidoyer et le dialogue. Je suis devenu très persévérant, résilient et empathique. On ne peut pas générer des changements systémiques, car il y a d’autres forces et intérêts en jeu, mais on peut changer des petites choses et provoquer des changements de la base vers le haut. Par exemple, en partageant des histoires qui fascinent et qui inspirent en s’adaptant toujours aux contextes et aux cultures locales. Comme européens, nous sommes beaucoup trop ethnocentristes et eurocentristes et nous avons perdu cette faculté « anthropologistes » de s’intéresser aux autres. Il faut faire ce pas avant de lancer des initiatives de paix.
Comme chercheur, vous avez été impliqué dans un projet suisse d’étude de la prévention de la grippe par la vaccination. Trois ans après le confinement et l’émergence d’effets secondaires suite à la vaccination contre le Covid, êtes-vous toujours convaincu que la vaccination par ARN messager est la bonne approche ?
C’est une question très difficile. À l’époque, notre recherche était faite pour comprendre les peurs et les enjeux des vaccins et comment les médecins présentaient ces vaccins. C’était une histoire de narratif. Aujourd’hui, comme je ne suis ni chimiste, ni biologiste, je ne peux pas me prononcer sur cette question. Je constate simplement que la science n’a pas réussi à rassurer la population et qu’il serait pertinent de lancer une étude pour mesurer l’impact de ces nouveaux vaccins sur les gens. D’ailleurs, je serais très intéressé à y participer !
Quel est votre plus beau souvenir d’Afghanistan, où vous avez été responsable des opérations des déplacés internes ?
C’est le pays qui m’a marqué le plus et qui a fait le Fabrizio d’aujourd’hui. Je me souviens d’un moment inoubliable : nous étions bloqués pendant des semaines dans un endroits très enneigé. J’ai dit à tous mes collègues de prendre des sacs en plastique et des portes de placards pour nous en servir comme des luges ! On s’est amusé comme des fous, dans un contexte pourtant dur et difficile !
Vous avez travaillé́ au Yemen en 2005 pour le Programme des Nations Unies pour le Développement, comme « Conseiller technique en gestion des risques et désastres ». Quel message pourriez-vous nous rapporter de la part des Yéménites ?
« Nous, Yéménites, étions si heureux avant que notre pays soit occupé. Nous étions fiers de nos cultures ancestrales, nous avions des maisons anciennes de plus de 1000 ans, bâties dans un style architectural unique au monde, à l'aide de matériaux naturels. Nous étions fiers ! Mais la guerre nous a détruit dans l’indifférence internationale totale. Aujourd’hui, nous sommes tombés encore plus dans l’extrême pauvreté et la division tribale. Vous nous avez abandonné. »
La Direction du Développement et de la Coopération suisse vous avait désigné pour servir de coordinateur de la réduction des risques de catastrophes au sein de l’Ambassade de Suisse en Iran, avec un focus tout particulier sur les projets suisses de reconstruction après le séisme de BAM. Qu’est-ce qui vous a le plus inspiré dans la philosophie et la littérature perse ?
Je me suis d’abord plutôt inspiré de la littérature de voyages et des voyageurs, comme Ella Maillard ou Amin Maalouf, qui ont montré une Perse différente du monde arabe. Il ne faut pas confondre le monde arabe et la culture perse. Cela n’a rien à voir ! Le persan est une langue indo-européenne et s'écrit généralement au moyen de l'alphabet perso-arabe, variante de l'alphabet arabe. Selon moi la présence arabe a un peu changé la partie spirituelle (comme le soufisme) et l’esprit iranien avec ses magnifiques fêtes païennes comme le Nowruz, le nouvel an iranien au mois de mars.
De l’Afghanistan à la Colombie en passant par Haïti et la Tunisie, vous avez accompli de nombreuses missions humanitaires. Quelle est votre mission de vie personnelle?
Ma mission de vie, c’est de comprendre au mieux le lieu où je me trouve et d’écouter ses habitants. Je suis depuis le début un anthropologue désireux de construire une société meilleure, plus égalitaire et généreuse. Avec très peu, on peut faire beaucoup. Motiver, ouvrir les esprits et faire avancer des sociétés en souffrance, voilà ce qui m’anime.
Pour une prochaine interview, qui souhaitez-vous mettre en avant ?
Je voudrais bien proposer Tania Roher qui était mon desk en Colombie. Je voudrais bien en savoir plus sur son engagement dans l’aide humanitaire et ses intérêts.
Propos recueillis par Isabelle A. Bourgeois pour le magazine du Corps suisse de l'Aide humanitaire "The Humanitarian".

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