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Flagrants délits de bonté commis en plein jour

On vient au Puy du Fou pour ses batailles, ses cascadeurs, ses décors époustouflants, ses oiseaux féériques et ses centaines de figurants. Moi, au milieu de ce foisonnement de prouesses, j’ai passé une partie de ma journée à regarder ailleurs. À traquer ces gestes minuscules que personne n’applaudit, ces secondes de bonté qui ne figurent sur aucun programme. Et j’en ai capturé trois dans mon filet à papillons.



J’ai passé ma journée seule au milieu de la foule, allant voir quatre spectacles que je ne connaissais pas encore. Le Mime et l’Étoile fut pour moi une merveille absolue, presque une métaphore de ce que je tente de raconter depuis des années sur Planète Vagabonde: cette capacité qu’a l’amour de remettre de la couleur dans les scénarios en noir et blanc de nos existences.


Le spectacle terminé, la magie, elle, a continué ailleurs. Car j’ai tendance, vous le savez, à régler ma focale sur autre chose que ce qu’on me demande de regarder. Mon attention n’est pas une fourmi qu’on détourne facilement avec trois grains de sucre. Les décors peuvent être sublimes, les chevaux galoper avec panache, les épées s’entrechoquer et les fontaines jaillir au milieu des étangs. Personnellement, je finis toujours par sortir mon petit filet à papillons pour attraper des spécimens d’amour pris en flagrant délit. Aujourd’hui, j’en ai récolté trois pour vous.



Le premier était assis juste devant moi, sur la banquette des Mousquetaires de Richelieu. À quelques minutes du début de la représentation, alors que les derniers spectateurs cherchaient leur place dans la pénombre, je l’ai vu sortir son téléphone et en allumer discrètement la lampe. Non pas pour vérifier ses messages, filmer la scène ou immortaliser sa propre présence, mais pour éclairer les marches aux inconnus qui descendaient devant lui. Elles étaient pourtant déjà soulignées d’un néon rouge et son geste n’était sans doute pas indispensable.


C’est précisément pour cela qu’il m’a touchée. Cet homme était seul et n’avait rien à gagner, personne à impressionner, aucun mérite à récolter. Il éclairait simplement les pas des autres. Certains l’ont remarqué et remercié, d’autres sont passés sans même repérer son geste. Peu importe. Comme il est bon de savoir que, dans une salle de trois mille personnes, il y a quelqu’un pour tenir une petite lumière afin qu’un autre ne tombe pas. Et cette pensée-là vaut, à mes yeux, tous les effets spéciaux du monde.



Mon deuxième flagrant délit m’attendait dans le jardin des Fables de La Fontaine. Un couple s’y promenait avec son fils, un jeune adolescent trisomique. Tous trois se sont arrêtés devant la statue du célèbre poète, l’ont contemplée quelques instants, puis les parents ont repris leur chemin. Leur fils allait les suivre lorsque, profitant peut-être du fait qu’ils avaient déjà le dos tourné, il s’est arrêté. Il s’est incliné devant Jean de La Fontaine et a soulevé son chapeau pour le saluer. J’en ai eu les larmes aux yeux. Le geste avait quelque chose d’infiniment noble et naturel, comme si, pour lui, la statue n’était pas tout à fait une statue. Comme si derrière la pierre demeurait encore l’homme, la sagesse, le souffle des mots qu'il était seul à entrevoir. Peut-être certains êtres savent discerner mieux que d'autres que ce qui est vivant ne disparaît pas forcément lorsque la matière se fige. Les magiciens des mots, lorsque ceux-ci sont habités de vérité et de profondeur, ont cette étrange faculté de mourir sans vraiment partir.



Mon troisième flagrant délit a opéré quelques allées plus loin. Tandis que la foule se pressait vers les spectacles grandioses, le merveilleux jardin de roses était presque désert. La beauté véritable n’a jamais eu besoin des grands boulevards, ni des Champs-Élysées. Elle préfère les chemins de traverse et les sentiers minuscules, ceux qu’empruntent les pèlerins discrets dont l’âme sait reconnaître, au détour d’une allée déserte, un morceau de paradis.


C’est là que j’ai surpris une dame, retraitée sans doute, penchée au-dessus d’une rose, le nez plongé dans ses pétales. Elle ne la photographiait pas. Elle ne cherchait pas son nom sur une application. Elle la respirait. Tout simplement. Et j’ai imaginé qu’elle tenait une conversation secrète avec une Pierre de Ronsard, cette rose célèbre au charme ancien, comme deux vieilles connaissances qui auraient beaucoup de choses à se dire. Pendant que des milliers de visiteurs couraient d’une longue queue à l’autre, elle avait rendez-vous avec une fleur. J’ai trouvé cela délicieusement subversif et j'ai eu la chance de la photographier à l'instant T, comme tendresse.


Car voilà peut-être ce que je cherche lorsque je traverse le monde: non pas nier son vacarme, ses guerres, ses brutalités ou ses folies, mais refuser de leur céder toute mon attention. Nous avons toujours le choix de suivre machinalement une file, le nez sur notre téléphone, ou de lever les yeux parce qu’un écureuil vient de traverser une branche. De courir vers le prochain événement ou de perdre trois minutes avec une rose. De passer devant une statue ou de saluer l’homme invisible qui demeure derrière elle. De regarder quelqu’un trébucher dans l’obscurité ou d’allumer une petite lumière.


C’est cela, ma nourriture. Picorer ces secondes où un cœur se déploie sans tambour ni trompette, dans la générosité, la délicatesse d'un parfum de rose ou simplement dans l’attention portée au vivant. Ces gestes n’ont généralement aucun retour sur investissement. Ils ne produisent rien, ne rapportent rien, ne font pas la Une et ne font pas le buzz. Et pourtant, j’aime croire qu’ils constituent le terreau silencieux d’un monde en gestation, personnel autant que collectif. Qu’au-delà de ce que nous pouvons mesurer, chacun de ces actes dépose quelque chose de sacré dans les sillons invisibles de notre réalité.


Alors aujourd’hui, au Puy du Fou, parmi les mousquetaires, les vikings, les loups et les milliers de spectateurs, mes trois héros n’étaient pas sur scène. C’étaient un homme avec un téléphone reconverti en lanterne, un jeune garçon qui saluait furtivement un poète mort depuis trois siècles et une dame qui mettait son nez dans une rose. Et en les regardant, je me suis dit que ces presque riens sont... presque tout.

7 commentaires

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Sarah
il y a 30 minutes

cc'est bon de vous lire le matin, ça nourriture mon cœur. Bonne journée ou soirée ou apm Alexandrine

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Eddy
il y a 7 heures
Noté 5 étoiles sur 5.

Encore un texte - un de plus - qui mets du baume au cœur et à l’âme.

Un grand merci.

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kma.sunier
il y a 9 heures
Noté 5 étoiles sur 5.

Que ce message fait du bien ! Merci d'avoir vu ces "événements" et de les avoir si bien transcris. Merci de tout coeur.

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Greg
il y a 9 heures
Noté 5 étoiles sur 5.

Très beau texte Isabelle! Merci

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Jo
il y a 9 heures
Noté 5 étoiles sur 5.

Merci pour ce beau texte qui met du baume au cœur

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